Chronique des confins (6)

David Ruellan

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Que nous arrive-t-il au juste ?

– Tu poses vraiment la question ?

– Non, c’est une entrée en matière, une sorte de retour sur soi, si tu veux…

– Parce que tu trouves qu’on a la place de se retourner ?

– Faut pas exagérer, on a beau être confinés, on respire encore.

– Ah oui, tu trouves ? T’as vu combien on est ?

– D’accord je ne suis pas seul dans ma tête, mais il n’y a rien là d’inhabituel : à force d’écrire du théâtre, je me sens plusieurs.

– Peut-être, mais en ce moment tu n’es pas tout seul à être plusieurs… enfin je veux dire, vous êtes plusieurs à être tous seuls… bref, tu m’as compris.

– Tu penses que je ne dois pas être le seul à ruminer ?

– Voilà.

– À ruminer, gamberger, ressasser, remâcher… C’est bien normal puisqu’on ne sait plus sur quel orteil danser ni ce que l’avenir va nous réserver.

– Je ne te le fais pas dire. On voit des frontières se fermer au moment même où on réalise mieux que jamais à quel point notre sort est lié à celui de toute chose sur la planète…

– C’est sûr, ça incite au stoïcisme.

– À l’action, tu veux dire !

– Bref on ne sait plus quoi faire.

– Ah si, ça on sait : il y a plein de trucs pour s’occuper en ce moment, ça fourmille de partout ! Tiens, moi j’ai relu la Bible.

– L’Apocalypse de Jean ?

– Non, l’Exode.

– Tu as des envies de fuite ?

– Je voulais voir dans quel ordre elles tombaient, les plaies d’Égypte.

– Et alors ?

– La peste du bétail, c’est la cinquième. La suivante, ce sont les ulcères. Ça me paraît cohérent, on va avoir du mal à digérer tout ça…

– Dis donc, à propos de plaie, tu ne culpabilises pas un peu d’être aussi superficiel en ce moment ?

– Tu préfères quand je dramatise ?

– Non. Mais je te trouve étrangement calme. Quand tu es sorti dans les rues désertes, tu as presque trouvé ça pittoresque, ça t’a rappelé une des « Chroniques martiennes » de Bradbury, celle où un type se croit seul sur la planète, au milieu de villes abandonnées, et qu’il entend le téléphone sonner. Pourquoi tu ne paniques pas, tu t’es replié dans ton cocon, tu ne suis plus les informations ?

– Non, non. C’est juste qu’après les ulcères, comme il y aura la grêle, les sauterelles, les ténèbres… je me dis qu’il va falloir prendre son mal en patience.

– Au fait, ça finit bien, l’Exode ?

– Euh… deux-trois livres et un paquet de pages plus loin, après une grande période de galère et quelques rebondissements savamment ménagés, les gens qui étaient confinés dans le désert finissent par tomber sur la terre promise.

– Ah ouais ? Eh bien quand on en sortira à notre tour — parce qu’on en sortira forcément, ne dis pas le contraire, toi, avec tes apocalypses ! — j’espère qu‘on aura la bonne idée d’en prendre un peu mieux soin, de notre Terre promise.

David RUELLAN

Auteur de théâtre

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