Comment adapter au théâtre un texte aussi riche et dense que celui autobiographique de Michel Onfray, intitulé « Le corps de mon père » ? La réponse est remarquablement donnée par le comédien et metteur en scène Bernard Saint-Omer. Il inscrit ses gestes dans ceux silencieux du père, tandis qu’il laisse jaillir l’abondante parole du fils. Un pari délicat et subtilement rempli.

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Un cri de l’homme nu, incompréhensible et strident, incapable de dire la relation au père au moment de déplier ses souvenirs… Instant originel que Bernard Saint-Omer choisit pour ouvrir sa mise en scène, comme si tout être n’était qu’un enfant au vocabulaire atrophié devant l’immense figure paternelle. Y compris Michel Onfray, le philosophe bavard, dont le comédien s’apprête à déployer les mots, les rythmes, les odeurs et les bruits.

Poésie d’un adulte dans la mémoire de l’enfance

« D’abord, l’odeur grimpait l’escalier, et c’est elle qui me réveillait dans mon lit… » Les premiers mots jaillissent, limpides, nous plaçant dans l’intimité d’une incarnation dépouillée dont il ne reste que les silences du père et les attentes d’un fils. Mais le jeune enfant est devenu grand ; il est Michel Onfray, philosophe reconnu, intellectuel en vogue, révolté redoutable. C’est lui qui parle, qui fait jaillir ses impressions comme pour rattraper un temps définitivement perdu, celui d’une époque façonnée par la misère quotidienne et le faire ancestral, celui où il vivait dans la promiscuité – « moins de vingt mètres carrés pour une existence à quatre » – d’un père dont il contemplait la peau blanche et le visage buriné, à défaut de pouvoir accéder à l’intériorité de cet homme muet. La mémoire est de l’enfance ; les mots sont du présent, acquis par les études, à mesure qu’il s’éloigna de la maison familiale.

Michel Onfray glisse ses mots dans les plis de la chair paternelle, dans les lignes de cette main qui lui caresse silencieusement la tête au lendemain d’un examen réussi, dans les saillies de ces muscles tendus vers l’effort répété et aliénant, dans les torsions d’un corps torturé par l’exigence incessante d’un travail exténuant, dans les rides d’un visage creusé par le temps, l’épuisement et la maladie. Ce savoir-faire paisible du père, accueillant le labeur journalier, suscite admiration et révolte dans le cœur du fils, parce qu’il y reconnaît un savoir-être autant qu’une injustice profonde. Les mots sont là, majestueux et poétiques. Michel Onfray n’est pas l’homme à la bibliographie imposante, il est le petit garçon contemplatif, qui use des mots de l’adulte pour exprimer – enfin – tous les non-dits de son enfance. Les interrogations du fils s’inscrivent non seulement dans le mutisme du père, mais en épousent encore les odeurs et les bruits.

Bernard Saint-Omer, comédien-artisan

Comment rendre théâtralement une écriture aussi serrée, mais riche d’images et d’expressions sensibles ? Comment ne pas être écrasé par ce texte à la haute tenue littéraire ? La réponse tient dans les choix judicieux de mise en scène : Bernard Saint-Omer rentre dans la même démarche que Michel Onfray, non plus comme orateur, mais comme comédien, comme artisan d’un savoir-faire. Il inscrit ses gestes dans ceux silencieux du père ; il ne tente aucune explication, mais exprime à son tour, dans sa propre chair, ce père mystérieux, inexplicable, au prénom imprononçable.

Le comédien revêt à la fois le corps du père et les mots du fils, servi par un décor astucieux qui lui permet de préparer le pain – avec cette touche de pomme à la saveur si normande –, de fabriquer une sculpture ou encore de tirer à l’arc. Des actions simples en écho à la « récitation » sobre et naturelle qu’il privilégie, telle une lecture poétique illustrée. Est-ce dès lors du théâtre ? Oui, en ce que la parole est nouée au geste du fait de l’acteur : le faire du père et le dire du fils sont ainsi réunis dans cet acte théâtral. Il y a certes le risque de décrocher à l’un ou l’autre moment, du fait de la densité du texte, du fait de l’action du comédien, mais qu’importe ? Une image nous entraîne vers un ailleurs, quand la suivante nous rattrape pour nous river de nouveau à la narration.

À l’impassibilité du père répond le rythme filial des mots ; à la régularité de ce père enraciné dans une solide tradition, la fébrilité d’un fils qui n’en finit plus de se chercher ; à la sobriété du père enserré dans son mystère, l’abondance verbale de ce fils – portée vers un accomplissement dans la multitude des gestes posés minutieusement par le comédien.

L’espace sculpté entre un père et son fils

Mais la sculpture, constituée de deux tiges parallèles, dit encore l’espace que ces deux êtres ne combleront jamais, malgré les efforts lyriques et tendres du philosophe fait comédien. Cette saillie, au terme de ce seul-en-scène, résonne douloureusement dans la lumière diminuée : « Nos trajets nous ont conduits, lui et moi, sur deux planètes étrangères l’une à l’autre : l’une d’immanence, de silence, de mutisme, de simplicité, de paix, de sérénité, l’autre de mots, d’idées, de paroles, de verbes, de mouvement, d’inquiétudes. D’un côté la Terre, de l’autre Saturne, et un cours des planètes appelant les deux mondes à toujours évoluer dans le même rapport, la même distance, le même intervalle calculé. »

Le comédien opte alors pour une posture mimétique à celle de la sculpture symbolisant le père, avant de se placer derrière elle. Scène remarquable que celle du fils se tenant derrière un père aux bras levés en une imploration muette. Ce dernier semble comme allongé dans un divan : il reste irrémédiablement silencieux, tandis le fils achève son chemin thérapeutique. Car le divan-père est façonné par Michel Onfray avec le corps des mots prononcés ; il est fabriqué par Bernard Saint-Omer avec l’armature des matériaux travaillés. Ce père se dit ultimement comme une projection secrète, nécessairement subjective, par rapport à laquelle tout fils se positionne singulièrement. Ce n’est en effet pas le philosophe en quête de vérité qui s’exprime du haut de sa chaire, mais l’humble humanité d’un être qui se fait poète de toute sa chair.

Le silence conjuré par l’acte théâtral

« Le silence me donne toujours l’impression qu’il doit être conjuré », reconnaît en tremblant le fils. C’est précisément pourquoi il appartient au comédien d’oser la réconciliation, une étreinte entre la parole et le faire, sans que cesse pour autant le silence existentiel. Bernard Saint-Omer le fait avec une justesse presque constante, dès lors qu’il ne tente pas de jouer ce qui ressemble, en définitive, à une longue et pudique confession amoureuse.

La prose poétique est pleinement contemporaine lorsqu’elle sait exprimer la césure particulière de l’histoire – celle d’un temps historique donné – et l’universalité d’une confrontation qui n’a jamais fini de s’étendre, de génération en génération. Nous ne pouvons que saluer la pertinence du choix posé par Bernard Saint-Omer d’adapter pareil texte, ainsi que sa performance comme comédien d’avoir subtilement acheminé cette parole vers son jaillissement théâtral.

Pierre MONASTIER

« Le corps de mon père » est extrait du tome 1 du Journal hédoniste, Le désir d’être volcan (1996).

Copyright des photos : Frédérique Toulet.



CASTING

Mise en scène : Bernard Saint-Omer

Texte : Michel Onfray

Avec : Bernard Saint-Omer



DOSSIER TECHNIQUE

 Informations techniques

  • Durée : 1h10.
  • Recommandation : à partir de 15 ans (en raison de la difficulté du texte)
  • Diffusion : Emmanuelle Dandrel – 06 62 16 98 27 – e.dandrel -@- aliceadsl.fr
  • Site de la compagnie : Rhizomes Compagnie.
  • Site personnel : Bernard Saint-Omer sculpteur.


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée : retrouvez ici toutes les programmations à venir.

  • 10 octobre au 1er novembre : Théâtre Essaïon (Paris)