Dans le secteur culturel, le Brexit aura comme impact la diminution et le ralentissement des échanges et partenariats, selon Charlotte Faucher. L’exportation de biens culturels sera plus coûteuse et les conditions pour qu’un artiste travaille outre-Manche seront plus strictes.

Charlotte Faucher, chercheuse postdoctorale auprès de l’université de Manchester, a rédigé un rapport sur le futur des échanges en la matière entre le Royaume-Uni et l’Europe, après le Brexit.

Entretien.

La période de transition post-Brexit va se terminer le 31 décembre 2020. Quelles seront les conséquences sur la culture pour les artistes français ?

Elles seront les mêmes que pour les autres pays européens : il sera plus difficile pour les artistes européens d’être employés au Royaume-Uni à cause de la nouvelle loi Immigration qui entre en vigueur dans le pays au 1er janvier 2021. La circulation des biens culturels sera aussi plus compliquée. Pour ces raisons, je montre dans mon rapport que l’offre culturelle au Royaume-Uni sera moins diverse et, dans le même temps, la diffusion des œuvres britanniques sera aussi plus limitée du côté européen. Les partenariats et les échanges entre les Européens et les Britanniques seront aussi réduits car le Royaume-Uni a décidé de sortir du programme Europe Créative*. Plus aucun projet ne pourra être mené par des institutions britanniques ; ces dernières ne pourront également plus autant participer à des projets regroupant plusieurs pays, même si une forme de partenariat sera encore possible.

Quelles seront les conditions pour que des artistes français puissent travailler au Royaume-Uni ?

Ils seront soumis au même régime que ceux du reste du monde. Ils pourront rentrer sur le sol britannique pour une période de six mois mais devront obtenir une autorisation préalable, dont la candidature se fera en ligne. Ils pourront recevoir un salaire durant un mois au maximum sans avoir à obtenir de soutien officiel de l’institution qui les invite ou sans devoir postuler pour un visa de travail. S’ils reçoivent un salaire sur une durée de plus d’un mois, ils devront se plier au nouveau système à point d’immigration qui prévoit un seuil salarial autour de 25 600 livres par an (28 490 euros). À défaut de pouvoir justifier d’un tel salaire, les migrants peuvent aussi démontrer qu’ils possèdent un doctorat ! Dans un secteur où le salaire moyen d’un artiste est en deçà, ce nouveau système est vu comme élitiste et les fédérations culturelles continuent de discuter avec le gouvernement en vue d’assouplir les règles.

Concernant la circulation des biens, quelles seront les nouvelles conditions pour qu’un artiste puisse présenter ses œuvres au Royaume-Uni ?

Nous ne savons pas encore car le nouvel accord commercial entre le royaume et l’Union européenne n’a pas encore été décidé. Mais quoi qu’il arrive, les mouvements seront ralentis : il y aura plus de paperasse à faire pour y parvenir et, même en cas d’accord, il y aura sûrement des taxes à payer. En cas d’absence d’accord, les droits de douane dans les deux sens seraient revus à la hausse. Quels que soient les résultats des négociations, le Royaume-Uni va quitter le marché unique au 31 décembre 2020 et les économistes des deux côtés de la Manche ont montré les conséquences négatives que cela aurait pour l’économie britannique, y compris le secteur culturel. L’industrie de la musique a tiré la sonnette d’alarme et a montré qu’un « no-deal Brexit » impacterait négativement les artistes moins bien établis. En revanche, des chanteurs connus comme Ed Sheeran ou Dua Lipa seraient sûrement moins touchés car ils disposent de budgets importants pour leurs tournées. Le secteur culturel déplore encore que des tournées musicales ou théâtrales en Europe risquent d’être aussi coûteuses à organiser que celles aux États-Unis, ce qui restreindra les initiatives d’artistes et d’organisations de petite et moyenne taille. En revanche, pour les tournées de l’Europe vers le Royaume-Uni, elles ne devraient pas être aussi coûteuses, ne serait-ce que pour des raisons de transport. Par ailleurs, les visas pour les artistes étrangers aux États-Unis sont très chers ; le coût sera a priori moins prohibitif au Royaume-Uni.

Est-ce que la pénalisation des artistes moins connus risque d’être visible dans d’autres domaines culturels ?

Oui. Ce sont surtout les institutions de tailles moyennes qui seront affectées. Les structures de petites tailles ne bénéficiaient pas vraiment de l’aide des programmes européens. En revanche, les grandes structures, comme les grands musées qui ont des budgets très conséquents, seront a priori mieux équipés pour diffuser les artistes de leurs choix.

Autre exemple, le Royaume-Uni n’a pas encore décidé s’il allait rester au sein du réseau Europa Cinemas, mais à ma connaissance, c’était mal parti. Ce programme avait des mesures d’incitation pour aider les cinémas d’art et d’essai à diffuser au moins 30 % de films européens non nationaux. En l’absence de cette incitation, les cinémas européens risquent de moins diffuser des œuvres britanniques et vice-versa. Des cinéastes comme Ken Loach ont beaucoup bénéficié de ce soutien pour être diffusés dans les festivals. Si les films européens n’ont pas de réseaux robustes pour les soutenir, ils risquent d’être très concurrencés par le marché américain qui va inonder le Royaume-Uni.

Les Britanniques réfléchissent-ils à une façon de contrebalancer ces impacts liés au Brexit ?

La conclusion de mon rapport, c’est que le secteur culturel du pays se sent profondément européen dans sa disposition et dans ses perspectives. Un appétit des Britanniques pour maintenir ce lien a été remarqué par mes interlocuteurs. Des organisations ont commencé à se rapprocher des instituts culturels européens du Royaume-Uni, comme l’Institut français de Londres, pour trouver des solutions alternatives aux réseaux de l’Union.

Chloé GOUDENHOOFT

Correspondante Grande-Bretagne

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Le programme Europe créative a été créé en 2014 pour une période de sept ans et devrait se voir renouvelé. Son objectif consiste à soutenir les secteurs audiovisuel, culturel et créatif en Europe, à les aider à atteindre de nouvelles audiences et à développer les compétences requises dans l’ère du numérique. Il s’agit aussi d’aider à préserver la diversité culturelle.

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