Jérôme Wacquiez (compagnie des Lucioles) met en scène Capital risque de Manuel Antonio Pereira, publié aux éditions Espaces 34 : une exploration convaincante et documentée des ambitions et de l’amertume de jeunes gens pris au sortir du baccalauréat. À découvrir cet été au théâtre 11 • Gilgamesh (Off d’Avignon), si les conditions le permettent.

Capital risque est le deuxième volet d’une trilogie consacrée à la jeunesse européenne. La pièce, créée en janvier 2020 dans une mise en scène de Jérôme Wacquiez, sera reprise – si les conditions sanitaires et les décisions politiques le permettent – à Avignon l’été prochain au théâtre 11 • Gilgamesh. Elle explore de façon convaincante et « documentée », en en montrant le pathétique et l’impasse, les ambitions et l’amertume de jeunes gens pris au sortir du baccalauréat. Pris semble-t-il, ou plutôt croient-ils, entre le rêve de l’élite mondialisée et le cauchemar de la France périphérique. Pris et prisonniers ainsi d’un choix binaire, simpliste, d’une vision du monde qui le partage entre gagnants et perdants, défigurant son sens et mutilant sa beauté.

Capital risque : le terme, présenté ici sans trait d’union, désigne donc bien plus que l’activité de prise de participation financière qui en général en comporte un – de trait d’union. Le titre choisi par Manuel Antionio Pereira invite à lire le grand danger sous le pari financier, le grand danger du pari financier. Comme si la marche en avant d’un certain capitalisme n’était en réalité animée que par une pulsion de mort, n’était en tout cas qu’une marche à l’aveugle, une « marche dans le tunnel » dirait Michaux.

Élus et relégués

Nous parlions de pièce « documentée » : elle l’est tout particulièrement en ce qu’elle décrit, présente et expose les ambitions contrastées, presque « clivées », de ces jeunes gens, et le système éducatif dans lequel elles prennent place. Car selon eux, ce n’est pas « hors de l’Église point de salut » mais « hors des grandes écoles point de salut ». Ce qui est probablement excessif et simpliste mais qui est une réalité, du moins une réalité de représentation très présente chez les étudiants français.

Il y a donc d’un côté les étudiants des grandes écoles, « équipés pour le futur [qui] maîtrisent le fonctionnement du monde… parlent le langage de leur temps [et] sont… les décideurs de demain », et de l’autre côté ceux qui sont seulement « les autres ». Ceux-ci ne sont « au mieux que des auxiliaires, des doublures [qui] dans cette société n’auront jamais de rôles importants ». Ce manichéisme n’est pas seulement social et mécanique, tel celui qui chez Huxley distingue les alphas des autres.

Il est aussi moral et géographique.

Moral car, selon la conception du monde qui voit dans la réussite individuelle le but de la vie et le seul étalon de sa valeur, la pauvreté devient une maladie et un vice. Thomas, futur trader, l’affirme péremptoirement : « Le pauvre est responsable de sa pauvreté » et « Ceux qui ne font rien pour s’en sortir sont des inutiles, des nuisibles, qui mettent des bâtons dans les roues de ceux qui cherchent à produire de la richesse dans ce pays. »

Autrement dit, qui entravent la marche triomphale du monde et du messianisme productivistes. La pauvreté est donc une pathologie, une tare, et cette pathologie porte en elle-même un jugement négatif sur la personne : on est pauvre parce que l’on est paresseux ou déficient et donc parce que l’on est coupable ou maudit. Ce qui, à l’inverse, fait du riche un élu, un prédestiné, et rejoint l’intuition weberienne d’une éthique protestante favorable au développement de l’esprit du capitalisme.

Manichéisme géographique en outre car les gagnants vivent dans les grandes métropoles mondialisées tandis que les perdants sont relégués dans la France périphérique décrite par Christophe Guilluy, à savoir ici Clermont-Ferrand, capitale du déclassement, basse extraction qu’il faut oublier et faire oublier. Là encore, dans la représentation que s’en font nos jeunes étudiants ambitieux, l’origine provinciale est une tare et c’est une horreur plus grande encore que de se résoudre à ne pas la quitter.

Finance pas chair

Le monde dans lequel les plus ambitieux veulent vivre et évoluer, tout en le faisant évoluer, c’est le monde dématérialisé, sans contact (mis à part le click), sans assise territoriale et encore moins terrienne. C’est donc un monde non charnel, aérien, presque spirituel. Une sorte de paradis où l’on vit en apesanteur, délivré du poids de la chair et de la matière, du poids des autres et de son propre poids. Thomas le trader y évolue et le décrit, de façon nette et terrible : « Tu bouffes de l’algorithme, tu vis complètement immergé dans le flux. Tu sais plus ou moins qu’il y a des vies derrière tout ça, des gens. Mais tu as oublié depuis longtemps ce qui existe de l’autre côté, là où on fabrique les choses. »

Dans ce monde, et c’est aussi l’un des mérites de la pièce de le montrer, la relation amoureuse est gênante, inappropriée, handicapante. De même que la procréation. Célia, compagne (ou « associée » ?) d’Antoine dit ainsi d’elle-même et de sa relation avec lui : « Elle veut se tenir à l’écart de tout ce qui pourrait ressembler à de la “conjugalité”. Ils font tous les deux équipe, tout simplement. Le sexe lui aussi se fait sur le mode du partnership. » La même dénigre ensuite sa sœur qui pour trouver un but dans la vie « a dû faire un enfant ».

C’est qu’en effet le couple, les enfants, c’est « chronophage » comme dit Thomas mais aussi encombrant et, dans tous les sens notamment l’étymologique, humiliant, bien trop terre à terre.

Le commerce, la finance, le flux, le sans contact, l’aisance dématérialisée, aérienne, tout cela forme une sorte de religion et à vrai dire une hérésie qui n’est pas éloignée de l’hérésie cathare. À la dévalorisation de la chair et de la terre qui caractérise cette hérésie, l’auteur oppose habilement le geste et le comportement d’une jeune femme qui vit parmi les relégués de Clermont-Ferrand et exerce la profession de tatoueuse. Son écriture sur chair s’oppose au discours éthéré de Thomas et dans une scène poignante qui est une véritable scène d’amour, elle fait se manifester, par sa douceur, toute la détresse affective de celui-ci.

Malheur de la suffisance

N’y a-t-il pas au fond, dans cette course à la réussite et ce dénigrement de tout ce qui « rate » ou ne réussit pas suffisamment, un désespoir, qui serait lui-même l’envers sombre d’une folle espérance ? On peut créditer la pièce de M. A. Pereira, publiée aux éditions Espaces 34, de ne pas tomber dans le manichéisme qui meut ses personnages : il n’idéalise pas cette France périphérique, provinciale et « traditionnelle », que les étudiants les plus ambitieux veulent quitter à tout prix pour rejoindre les métropoles mondialisées.

À la fin de la pièce, Célia dévoile férocement la suffisance et la tiédeur des petits bourgeois de Clermont-Ferrand qui l’ont élevée et qui, en réalité, ont les mêmes idéaux, les mêmes « valeurs » qu’elle : la réussite, l’argent, le statut social. Leur étalon est simplement gradué différemment, s’arrêtant là où le sien continue : différence de degré donc, et non de nature, entre leur existence, leurs ambitions, et les siennes.

Finalement, la suffisance, n’est-ce pas là le malheur, le signe le plus manifeste de la mort intérieure ? Mieux vaut la détresse, mieux vaut l’infirmité. Un auteur mystique a ainsi pu écrire que le plus grand châtiment pour une âme est de rester « tranquille dans sa vulgarité, à égale distance du bien et de son infirmité ».

Frédéric DIEU

.
Manuel Antonio Pereira, Capital risque, Éditions Espaces 34, 2020, 104 p., 15 €.

.
Mise en scène de Jérôme Wacquiez, compagnie Les Lucioles, avec Eugénie Bernachon, Adèle Csech, Morgane El Ayoubi, Julie Fortini, Alexandre Goldinchtein, Fanny Jouffroy, Nathan Jousni, Antoine Maitrias, Agathe Vandame, Ali Lounis Wallace.

À Avignon, au théâtre 11. Gilgamesh Belleville, du 7 au 29 juillet 2021, à 14h40
Et si le gouvernement le veut bien, à Saint-Louis (Haut-Rhin), au théâtre La Coupole, les 25 et 26 mars 2021.

.



Crédits photographiques : Simon Gosselin



.