Instant classique – 24 février 1979… 42 ans jour pour jour. Sous la direction de Pierre Boulez et dans une mise scène de Patrice Chéreau, Lulu est enfin créé… près de 50 ans après sa composition par Alban Berg ! Une histoire mouvementée pour un événement (très) attendu.

Nous sommes en 1927. Alban Berg, après Wozzeck, cherche un nouveau sujet d’opéra et il se penche sur les créations contemporaines au théâtre. Son choix se porte bientôt sur Et Pippa danse, de Gerhart Hauptmann, une pièce écrite en 1906, en plein renouveau théâtral allemand. Il y est question d’une femme, fille d’un verrier, dont l’image idéale rend les hommes à peu près fous. Seulement voilà, Hauptmann veut bien que Berg fasse de sa pièce un opéra, mais exige des conditions, notamment financières, inacceptables pour le compositeur.

Berg se tourne alors vers une autre œuvre contemporaine, beaucoup plus sulfureuse et réaliste, un diptyque de Frank Wedekind, L’esprit de la terre ou Lulu et La boîte de Pandora, datant respectivement de 1895 et de 1902. Wedekind étant mort en 1918, Berg obtient les droits des pièces de sa veuve sans grande difficulté. C’est lui-même qui réalise le livret les synthétisant en trois actes sous le titre de Lulu. Il commence à composer en 1928 et se lance dans rien moins que le premier opéra réalisé selon la technique professée et pratiquée par Arnold Schönberg sur la base des douze sons de la gamme chromatique, le fameux dodécaphonisme. La partition avance très lentement et n’est pas achevée lors de l’arrivée des nazis au pouvoir à Berlin début 1933.

Berg, soucieux de tester le public, commence par orchestrer, à partir de la partition pour piano-chant, une série de cinq pièces symphoniques qu’il confie à Erich Kleiber, lequel les crée à Berlin en novembre 1934. Berg s’attèle entre-temps à son Concerto à la mémoire d’un ange, après le choc que lui procure la mort à dix-huit ans de Manon Gropius, la fille de Walter Gropius et d’Alma Mahler. Lorsqu’il se remet à composer Lulu, il est trop tard : il meurt d’une septicémie foudroyante à la veille de Noël 1935.

L’œuvre est alors inachevée. Berg n’a orchestré que deux actes et moins de trois cents mesures du dernier. Bien qu’il y ait alors largement matière à l’achever aisément – ce que refusent pourtant tous les amis de Berg, Schönberg en tête –, la veuve de Berg, Hélène, interdit toute sa vie (et même au-delà, puisqu’elle l’avait indiqué dans son testament) qu’on y touchât. Il faut dire qu’elle détestait le sujet choisi par son mari, sur un thème qu’elle trouvait obscène et choquant. Si bien qu’après sa création à Zurich, le 2 juin 1937, et durant des décennies, Lulu ne sera présentée qu’en deux actes avec l’ajout, après 1950, d’une pantomime fondée sur les trois cents mesures orchestrées, accompagnant la mort de Lulu.

Ce n’est qu’en 1976, à la mort d’Hélène Berg, que le compositeur Friedrich Cerha, qui vient d’ailleurs de fêter ses quatre-vingt-quinze ans voici quelques jours, révèle qu’il a été engagé par les éditions Universal dès le début des années soixante pour achever la partition. La Fondation Alban-Berg, fidèle aux dispositions d’Hélène Berg, attaque le projet en justice avant de renoncer.

Voici donc comment, après bien des péripéties, l’œuvre désormais intégrale s’impose sans peine lors de sa création à Paris voici précisément quarante-deux ans, sous la direction de Pierre Boulez et dans une mise scène digne de l’événement signée Patrice Chéreau, en coproduction avec la Scala de Milan. On en trouve peu d’extraits en ligne, et notamment pas de ce fameux dernier acte, mais voici la seconde scène du premier, avec la saisissante Teresa Stratas.

Cédric MANUEL

 



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