Nous avons désormais des États qui s’avouent impuissants, et presque fiers de l’être, face à des banques centrales dotées de pouvoirs exorbitants et hors de tout contrôle. Il en résulte de nouveaux types de déséquilibres, qui sont la spoliation des épargnants, le maintien en vie d’entreprises non rentables, et le gonflement de bulles boursières et immobilières. Allons-nous vers un effondrement ? Faut-il pourtant se désespérer ?

Actualité de l’économie sociale

Certains chroniqueurs financiers se sont fait une spécialité d’annoncer l’imminence de catastrophes boursières, d’effondrements monétaires et autres éclatements de bulles immobilières. Ils sont certes moins nombreux et moins audibles que leurs collègues Cassandre du climat, mais tout de même assez pour terrifier nombre d’épargnants, d’autant qu’ils ne manquent pas d’arguments. Mais les plus solides des arguments perdent toute rationalité lorsque, broyés dans le tourbillon mental collectif qui précède de peu la panique générale, ils tournent en boucle comme étonnés, voire désappointés, que le cataclysme inévitable ne se soit pas encore déclaré.

L’histoire des effondrements financiers montrent qu’ils ont de nombreux traits communs. Après coup, ils sont parfaitement explicables et découlent d’une suite d’évidences emboîtées. Mais avant, même si les signes avant-coureurs ne manquaient pas, rien ne laissait penser que l’heure de la fin des beaux jours avait sonné, ou que les dangers ne pourraient pas, cette fois encore, être évités.

On a d’une part le constat de graves déséquilibres, qui au-delà d’un certain seuil ne peuvent se résoudre que par un ajustement brutal. Et on a d’autre part l’état d’esprit de ceux qui sont embarqués sur le bateau fou, confiants dans leur bonne étoile. Aujourd’hui, ceux-ci sont nombreux et puissants. Ils semblent sereins, et surtout certains qu’il n’est pas d’autre voie que la leur.

Les événements semblent leur donner raison, ou tout au moins ils leur ont accordé un sursis. Il y a quelques années, à la suite de la crise grecque, c’était le gonflement des dettes publiques qui alimentait les inquiétudes. Nous allions tous dans le mur, à l’image des Grecs, mais vu la taille de notre économie, aucun sauvetage ne serait possible et la catastrophe serait totale. Mais depuis, les taux n’ont cessé de baisser, jusqu’à devenir négatifs, rendant cette dette tout à fait supportable.

Remède pire que le mal, disent les docteurs Tant Pis. Les taux négatifs allègent le fardeau de l’emprunteur (les États) mais ruinent les préteurs (les épargnants). Et de changer leur fusil d’épaule.

Mais ils auront perdu du temps. Les docteurs Tant Mieux ont obtenu un répit.

Il faut ici ouvrir une parenthèse. Nous vivons en effet une situation jamais vue. Entre les différentes grandes variables qui composent l’économie, deux sont désormais entièrement discrétionnaires, entre les mains de ces institutions théoriquement indépendantes que sont les banques centrales : le taux d’intérêt et la création monétaire. Ceci alors que les États ont abandonné toute velléité de contrôle de grandeurs qu’on a connues autrefois administrées, comme les prix, les salaires ou les taux de change, ou planifiées, comme la production, le commerce international et l’investissement. Tout ceci est laissé aujourd’hui au marché. Ce partage inédit entre variables de commande et variables endogènes met à mal plusieurs acquis de la pensée économique. Entre autres, le théorème qui veut qu’en équilibre de moyen-long terme, le taux d’intérêt s’aligne sur le taux de croissance, n’a plus aucune pertinence. D’autre part, on ne peut plus assigner à ce taux d’intérêt le rôle d’indicateur de synthèse des arbitrages entre présent et futur qui a toujours été le sien.

Il est d’autres évolutions, par rapport aux situations de référence qui prévalaient jadis, qui modifient radicalement le fonctionnement des marchés financiers. L’émergence rapide des fonds, qu’ils soient souverains, de pension, éthiques, activistes ou vautours, a mis fin à l’ancienne distinction entre petits et gros porteurs. Plus personne ne s’aventure à prendre d’importantes positions hors du sentier commun. Les fantômes d’un Kerviel ou de ses équivalents sur d’autres places boursières hantent les dirigeants de ces fonds et les ont conduits à se verrouiller de toute possibilité de fantaisie. Tous utilisent peu ou prou les mêmes logiciels, et ceux qui jouent avec leur propre argent n’ont pas un comportement différent de ceux qui jouent avec l’argent des autres. Dès lors qu’il n’y a plus de foule diverse de porteurs, mais un oligopole de gestionnaires, peut-on dire qu’il y a encore un marché ?

Nous avons désormais des États qui s’avouent impuissants, et presque fiers de l’être, face à des banques centrales dotées de pouvoirs exorbitants et hors de tout contrôle. Il en résulte de nouveaux types de déséquilibres, qui sont la spoliation des épargnants, le maintien en vie d’entreprises non rentables, et le gonflement de bulles boursières et immobilières. Tout cela bien entendu peut se terminer très mal, ce qui alimente les prophéties d’apocalypse.

Faut-il pourtant se désespérer ? Je vois plusieurs raisons, certes non de se lancer en confiance et malgré les prix actuels dans l’achat d’actions ou d’un appartement à Paris, mais de garder la tête froide et de considérer les risques d’effondrement avec philosophie.

D’abord, les taux négatifs ont existé il n’y a pas si longtemps, lorsque les « chocs pétroliers » ont provoqué en France une inflation à deux chiffres alors que les salaires étaient restés indexés sur les prix. On pouvait alors emprunter à 12 %, avec un salaire nominal qui progressait de 15 %, ce qui revenait bien à un taux réel négatif. L’inflation avait certes des effets pernicieux, mais elle permettait sans le dire de réaliser un transfert massif de pouvoir d’achat des rentiers vers les actifs, ce qui, moralement parlant, est assez satisfaisant. La période suivante a, au contraire, fortement avantagé les épargnants, particulièrement les détenteurs d’assurance-vie. Ce qui arrive aujourd’hui vient rogner sur les avantages qu’ils ont accumulés ; il n’y a pas de quoi crier au scandale.

Je sais bien que, parmi les épargnants qui pourront se retrouver spoliés, il y aura des petites gens méritants qui perdront une part de leurs économies si durement mises de côté. C’est très triste. Mais l’économie et les bons sentiments, ça n’a jamais fait bon ménage. En économie, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Et une grande partie des sommes accumulées en assurance-vie sont comme ces cassettes au trésor enterrées au fond du jardin des pingres de la fable. Lorsque la cassette disparaît, notre pingre hurle à la mort ; mais La Fontaine lui répond avec justesse :

Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent,
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.

En effet il n’est pas sain, dans notre démographie vieillissante, d’atteindre une épargne d’un tel niveau, qui plus est si concentrée entre les mains des plus âgés. On me dira, là aussi, qu’il en est beaucoup qui n’ont pas même de quoi financer leur EHPAD, et qu’il est bien cruel d’aller rogner leurs maigres avoirs. Certes ! Mais l’économie, et le bon sens, nous commandent que notre énorme stock d’épargne soit mis au service des actifs et des jeunes. Les taux négatifs vont plutôt dans ce sens, ce n’est donc pas une si mauvaise réponse à la situation.

Quant aux bulles qui vont éclater, eh bien c’est la vie ! Elles n’existent que parce trop de gens, guidés par leur seule cupidité, ont contribué à ce qu’elles se forment. La Bourse a connu plusieurs explosions ces derniers temps ; elle s’en remet assez vite. Le CAC40 approche aujourd’hui les 6 000 points ; il avait deux fois dépassé cette valeur en vingt ans, avant de retomber vers les 3 000. Plaie d’argent n’est pas mortelle.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.

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