Peut-on résister à l’obsolescence programmée ?

Peut-on résister à l’obsolescence programmée ?
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La remise en cause de la société de consommation, n’en déplaise à certains, ne date pas aujourd’hui. Certains ont cru que ce mouvement de fond était réversible dès le milieu des années 1970. Aujourd’hui encore, une partie de la population se déclare favorable à la sobriété et les pouvoirs publics poussent en ce sens. Cela sera-t-il suffisant ?

Actualité de l’économie sociale

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Deuxième partie d’une analyse sur l’économie circulaire.
Lire la première partie : Circulaire ou solidaire, faudra-t-il choisir ?
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Pour devenir une discipline à part entière, l’Économie Circulaire avait besoin de se doter d’un corps de doctrine, d’un minimum de théorie fondatrice. À l’heure où l’on ne parle plus que de transition, celle-ci se devait d’opposer un avenir radieux à un passé exécrable, cause de tous nos maux. Ainsi sont nés le modèle linéaire, qui découpe l’économie en quatre phases successives : extraire → fabriquer → consommer → jeter, et son antidote providentiel, le modèle circulaire, qui fusionne les fonctions extrêmes, extraire et jeter, bouclant ainsi en un cycle perpétuel les trois domaines de l’offre, de la demande et des déchets de celle-ci devenant les intrants de celle-là.

Implicitement, ces deux modèles ne concernent que les biens matériels et leur transformation par l’activité humaine, le premier devant décrire les mécanismes funestes qui, par une trop étanche division internationale du travail, conduiraient la planète à n’être plus qu’une gigantesque poubelle, le second évoquant les sages processus naturels qui assurent que rien ne se perd et que tout est remis dans le circuit.

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Mais quel simplisme, quelle réduction à la plus primaire des lectures scolaires de Rousseau que ce choix binaire entre une humanité irresponsable courant à sa perte et une Nature bienfaisante !

Le modèle linéaire n’a jamais existé, d’autant plus que sa formulation fait appel à trois univers qu’il est bon de savoir distinguer : la technologie, l’économie elle-même (par l’équilibrage entre offre et demande) et enfin le droit. Le consommateur, ayant acheté son produit, en devient propriétaire et peut alors, sans que la morale ait le moins du monde à s’en mêler, en user ou en abuser. Jeter n’est donc pas le terme adéquat, car il ne désigne que l’une des modalités possibles, certes la moins élégante et la moins civique, de la destination finale des sous-produits des activités humaines.

Activités humaines, c’est-à-dire justement qu’elles ne se comparent pas aisément à l’œuvre continue de recyclage permanent assurée par Dame Nature, qui va de l’éthologie des grands animaux (grâces soient ainsi rendues au travail bienfaisant des hyènes et des vautours) à la biologie cellulaire des bactéries coprophages, et que nous serions bien en peine d’imiter.

Ayons une pensée pour les trésors d’organisation qu’il fallut déployer, dans le Paris de jadis, avant le percement des grands égouts, pour collecter et stocker les déjections des habitants, puis pour vider le contenu des merdiers sur des barges qui descendaient ensuite la Seine pour les porter en aval…

En fait, la gestion des déchets, puisqu’il nous faut utiliser ce mot déjà dévalorisant en lui-même, n’est devenue que très récemment cruciale. Dans les années qui ont suivi le second conflit mondial, le souvenir des restrictions, des pénuries et des tickets de rationnement était resté présent dans les esprits, et nul ne gaspillait par plaisir ou par négligence. On ne gâche pas son pain quand on se souvient en avoir manqué il y a peu. Par ailleurs, les métiers de la réparation et de la récupération étaient omniprésents. Ce que l’on cherche à réintroduire ou à favoriser de nos jours était alors la règle générale.

Le développement progressif du confort ménager et de la « société de consommation » se fit de pair avec une foule d’innovations à double tranchant, apportant d’un côté davantage de services et de bien-être, éloignant de l’autre le souci d’économiser et de conserver les objets aussi longtemps que possible. La publicité fit la promotion de leur renouvellement accéléré, au gré des modes, ce qui par ailleurs nourrissait la croissance. Ce mouvement de fond était-il réversible, voire résistible ?

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Nombreux étaient ceux qui le pensèrent, après le premier choc pétrolier de 1973-74. Les seniors s’en souviennent peut-être ; les plus jeunes auront avantage à consulter les publications de l’époque, dans lesquelles ils pourront découvrir que l’écologie contemporaine n’a rien inventé. En particulier, tout ce qui est aujourd’hui préconisé au nom de l’économie circulaire était déjà clairement formulé, d’autant plus que les mentalités d’après-guerre étaient encore très présentes. Il fallait économiser le pétrole, devenu soudain très cher ; il fallait donc, par ricochet, tout économiser, ne rien gaspiller, moderniser certes les vieilles habitudes mais surtout ne pas en changer.

Mais les choses ne se sont pas du tout passées ainsi. Le mouvement qui charriait, avec l’abondance, l’éphémère, le jetable et le superflu, submergea tous les obstacles et emporta toutes les réticences. Les évolutions pernicieuses se poursuivirent, et de nouvelles habitudes s’imposèrent, toutes allant dans le mauvais sens, vers plus de déchets, vers moins de durabilité. C’est peu de temps après le choc pétrolier qu’on vit apparaître, puis s’imposer, le rasoir jetable et le briquet jetable. Puis vinrent les couches jetables, les mouchoirs jetables, les rouleaux d’essuyage. Les bouteilles cessèrent d’être consignées. Sous prétexte d’hygiène, tout l’alimentaire fut plastifié. Et le non alimentaire, blistérisé.

Les lancements étaient bien accueillis, d’abord parce qu’ils étaient bien étudiés et bien accompagnés par la pub ; il était difficile d’aller contre, dès lors que le public en redemandait. Il fallait du temps pour que les effets pervers se fassent sentir, encore du temps pour que la grande distribution trouve avantage à rebrousser chemin et à se « verdir ». Réglementations et interdictions viennent encore plus tard, mais ne viennent pas toujours, parachever le processus. Les chronologies sont difficiles à établir car elles diffèrent selon les produits, et elles se chevauchent. L’histoire des sacs en plastique est à peu près close (du moins en Europe) ; d’autres sources de déchets ménagers à problèmes en sont encore aux premiers stades de leur diffusion lourde de menaces futures.

Il est trop aisé de ne mettre en cause que la grande distribution. Celle-ci a bien entendu accompagné le mouvement général et en a largement profité. En réalité, elle est la première à sentir le vent venir et elle sait, en conséquence, être la première à se retourner quand le vent lui-même se retourne. Il n’y a eu, sur cette déjà longue histoire, guère de différence de comportement entre les enseignes coopératives et les autres, ce qui montre bien que c’est la société tout entière qui est en cause.

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Ainsi, dans les années 1980, il était devenu assez consensuel d’affirmer qu’il fallait réduire, à tout le moins ne pas dépasser le niveau déjà atteint en matière de consommation de carburant automobile et d’eau potable. Las ! En peu d’années, la mode des 4×4, puis celle des piscines privées, vint ruiner ces affirmations optimistes. Je n’évoque pas la haine rabique contre le moteur Diesel qui se développa ensuite ; elle eut d’autres motifs, mais se traduisit in fine par une augmentation de la consommation moyenne au kilomètre parcouru.

Aujourd’hui, une partie de la population se déclare favorable à la sobriété et les pouvoirs publics, français comme européens, poussent en ce sens. Cependant, le mouvement qui a entraîné le déferlement des déchets fut si fort qu’il continue encore sa route, et rien n’exclut que de nouvelles sources de gaspillage apparaissent dans les prochaines années. Le paquebot a certes été bien ralenti, mais il est encore loin d’avoir fait demi-tour.

Parmi les objectifs affichés, le nettoyage qui a fait l’objet d’investissements massifs semble sur une bonne trajectoire, la réduction de la production de déchets à la source n’a pas encore fait ses preuves, et la réhabilitation des activités d’entretien et de réparation semble illusoire. Dans le contexte actuel de coût de la main d’œuvre et d’évolution continuelle des normes de toutes nature, ces activités paraissent vouées à demeurer limitées aux entreprises d’insertion et aux centres d’aide par le travail ; je fais ici un constat sévère, j’aimerais me tromper, mais il vaut mieux ne pas se raconter d’histoires. La seule voie sensée est de privilégier la robustesse des produits et la facilité de n’en remplacer que les éléments détériorés ou obsolètes, quitte à ajuster les prix à la hausse et de se résigner à ne pas suivre les modes ni à courir après les nouvelles normes.

Une dernière image, pour illustrer ce point fondamental. Jadis, le propriétaire d’une deux chevaux pouvait réparer ou changer une pièce avec un petit marteau et un simple tournevis. Aujourd’hui, si votre système électronique a des vapeurs, il faut amener votre véhicule à un point de contrôle robotisé dont l’intelligence artificielle interdit toute intervention humaine. Et si vous grillez une ampoule, il vous faut changer tout le bloc. Les crânes d’œuf qui ont imposé ces absurdités peuvent être les mêmes qui, ayant changé de service, nous pondent des scénarios délirants sur l’économie circulaire. Personnellement, j’ai la nostalgie de la deux chevaux.

Philippe KAMINSKI

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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.



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