Closer, célèbre pièce du dramaturge anglais Patrick Marber, pourrait être rebaptisée Le jeu de l’amour et du massacre, tant la jouissance sexuelle dévaste tout sur son passage. Pierre Laville en signe l’adaptation française et une nouvelle mise en scène, qui sera visible au théâtre des Gémeaux (Avignon Off), puis en tournée.

AVIGNON IN/OFF

Closer est connu pour l’adaptation cinématographique qu’en a faite Mike Nichols, avec Natalie Portman, Jude Law, Julia Roberts et Clive Owen. Mais à l’origine, il s’agit d’un texte théâtral, du dramaturge anglais Patrick Marber, qui remporta un vif succès Outre-Manche.

Résumé : Daniel rencontre Alice, une belle jeune effeuilleuse dont le caractère fantasque lui inspire un premier roman. En pleine campagne de promotion, il fait la rencontre de la talentueuse photographe Anna, dont il s’éprend. Celle-ci épouse quelques mois plus tard Larry, médecin. Alternant manipulations et trahisons, tous les quatre entament un chassé-croisé amoureux dont personne ne sortira indemne.

Entre la pièce et le scénario, il y a tout un monde à découvrir, à parcourir, selon Pierre Laville, qui met en scène Closer. « Le cinéma ne permet pas autant d’ouverture que le théâtre et impose unilatéralement un point de vue au spectateur, constate-t-il. Dans le film, on s’apitoie beaucoup. On néglige la raillerie, le sarcasme de la pièce, la provocation. »

Sur des décors animés de Mathias Delfau et un jeu de lumières créé par Aron Olah, les comédiens Yannis Baraban, Charlotte Agrès, Antoine Courtray et Margareta Hosana se livreront à ce jeu de massacre, s’appuyant sur la crudité, la vitesse et la sécheresse des dialogues de Patrick Marber.

Entretien avec Pierre Laville, metteur en scène.
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Qu’est-ce qui qui vous a séduit dans l’écriture de Patrick Marber ?

C’est grâce à mon ami David Mamet que j’ai découvert Patrick Marber, avant que Closer ne soit créé au National Theater de Londres. La pièce révélait un nouvel auteur important, dans la lignée des Pinter et Joe Orton, dans une Grande-Bretagne d’après Thatcher, qui à la fois se libérait d’un rigorisme social lourd et découvrait la révolution de l’internet. Aujourd’hui la pièce n’a rien perdu de ses qualités provocantes ; l’écriture demeure directe – jusqu’à un vocabulaire tout aussi cru ou choquant – et traduit encore plus la déréliction et le mercantilisme des sentiments sexuels dans la dérive en cours depuis une vingtaine d’années.

Closer évoque le couple, et plus généralement les relations amoureuses et sexuelles. En quoi son approche vous paraît-elle pertinente pour notre temps, vingt-cinq ans après sa création à Londres ? 

Il est beaucoup question d’amour dans Closer : on en parle, on le fait et on change de partenaire, pour pratiquer un sexe à tout va et en le parant de sentiments ; mais en réalité, la pièce est une évocation de la dérive de l’amour, de sa mise à l’écart au profit de la jouissance (passant presque par-dessus le désir). La pièce devient alors cruelle, elle contient à la fois beaucoup de moments de comédie et autant de vives douleurs. Ici, le bonheur n’est pas à l’ordre du jour – ou alors on en a perdu le mode d’emploi. On pourrait penser à Choderlos de Laclos, à une Éducation sentimentale de Flaubert contemporaine, moins prolixe, plus sèche, plus rapide (les relations amoureuses n’ont pas la même vie et ne se font pas à la même vitesse) ; on serait assez proche des pièces courtes de Marivaux où les liens se font et se défont par coups secs ou encore à du Strindberg… Ce n’est pas un hasard si la pièce suivante de Patrick Marber est une transposition contemporaine de Mademoiselle Julie. L’écriture directe, parfois brutale, ne s’embarrasse pas de transition ; ce qu’on appelle l’amour se prend, se réalise, se jette ; chaque scène commence et finit à cru. La pièce a des moments de grande drôlerie, qui sont parfois des scènes de grande comédie (ainsi celle de la drague sur l’internet avec inversion des genres, ou du lapdance sexuel). La réduction des sentiments amoureux au profit du sexe « libéré » ainsi que l’utilisation des nouvelles technologies que les personnages ne savent pas maîtriser m’ont paru pertinentes même encore aujourd’hui.

Le film qu’en a tiré Mike Nichols a apporté à la pièce une consécration mondiale. Y a-t-il d’ailleurs des différences entre le texte théâtral et le scénario ?

Je ne retrouve guère ce qui fait la singularité de l’écriture théâtrale de Patrick Marber dans le film de Mike Nichols qui est très différent, tout d’abord parce que le cinéma ne permet pas autant d’ouverture que le théâtre et impose unilatéralement un point de vue au spectateur, que le scénario a largement revisité, au point que, dans le film, la fin a été changée (nécessité de « happy end » sans doute). Et dans le film, on s’apitoie beaucoup. On néglige la raillerie, le sarcasme de la pièce, la provocation. Enfin, la présence de quatre grandes stars oriente le film vers un nécessaire impact commercial – ce qui m’a incité à faire un choix inverse au théâtre.

Comment avez-vous construit la mise en scène ?

Le traitement ne doit être ni réaliste ni illustratif. La portée de la pièce est ailleurs, loin des anecdotes et d’un contexte daté (au moins aujourd’hui – cela l’était davantage à la création de la pièce – ni précisément daté pré- ou post-COVID !). Pour y parvenir ou s’en approcher, la pièce demande à être jouée par des comédiens disponibles et neufs, tout près à chercher et à « creuser » pour jouer à fond sur les « traumas » qui traversent chaque situation et chaque personnage : la direction d’acteur n’a rien de psychologique, ne recherche jamais l’apitoiement ou le sentimentalisme, au contraire : chaque acteur doit ne pas craindre de porter loin la crudité du langage et de jouer en allant « jusqu’à l’os »… Tout comme une absence totale de décor figuratif : rien qu’un « décor animé » au lointain qui signifie un concept ou donne le signe porteur d’une scène, en appuyant la brutalité, la vitesse, et la sécheresse des dialogues et des personnages. J’ai souhaité débarrasser la pièce de tous les artifices d’appui – décors concrets, accessoires et meubles qui pourraient affaiblir le jeu – et créer quelque chose d’intemporel, aucune date, aucun signifiant permettant de dater précisément le jeu percutant et sec correspondant au projet de la pièce et à son écriture.

Après un an et demi de crise sanitaire et de restrictions politiques, vous présentez votre spectacle à Avignon. Où et quand vous retrouver ?

Vous pouvez nous retrouver du mardi au dimanche à 21h55 au théâtre des Gémeaux, 10 rue du vieux Sextier, à Avignon. Nous serions très heureux de vous y accueillir.

Propos recueillis par Nadège POTHIER

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