Chronique des confins (31)

David Ruellan

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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La Bible, c’est long. Le confinement aussi. Elle traînait — moi aussi — alors je l’ai rouverte, juste un peu, pour voir…

Pour tout vous dire, je trouve un peu paradoxal qu’il faille qu’on nous sépare pour qu’on comprenne que nous sommes tous dans la même galère. J’ai vérifié, dans la Genèse, Dieu a été plus direct. Il est comme ça, Dieu, il y va franco. Alors il a dit à Noé : « Allez, tu prends Sem, Cham, Japhet, leurs femmes, la tienne, et un échantillon représentatif de tous les animaux selon leur espèce, bétail, reptiles, oiseaux, tout ça dans le même bateau, comme ça le message il est clair et ça devrait suffire pour quelques millénaires. »

Je crois qu’on peut dire qu’aujourd’hui, Dieu a changé de stratégie. Il s’est dit que quelque chose n’avait pas dû être bien compris. Pourtant, lorsqu’il a exposé le topo à Noé, le message était peu équivoque : « Toi et les autres, tout ce qui vole, qui rampe, qui nage, qui respire, vous êtes tous logés à la même enseigne, alors je vous offre quarante jours de confinement dans un espace limité afin que vous puissiez bien le mesurer et vous en souvenir pour les siècles des siècles. » Je crois d’ailleurs qu’auprès de la famille de Noé le message était bien passé, parce qu’il fallait se les fader les quarante jours avec tout ce qui vole, qui rampe, qui mord et qui picore, sans parler des déjections… D’autant que le boss avait été on ne peut plus clair : « J’établis mon alliance avec vous et avec les êtres vivants qui sont avec vous. » Il n’a jamais laissé entendre à Noé et consorts : « Écoute, on fait un deal toi et moi, et puis les bestioles tu en fais ce que tu veux, ou tu les laisses crever, t’inquiète je gère. »

Voilà pourquoi tous ces milliers d’années plus tard, Dieu a voulu donner une petite récré, un léger sursis à tout ce qui rampe, qui vole, qui nage, etc. Et c’est ainsi que les crapauds, les salamandres, qui d’ordinaire en cette saison se font écrabouiller par les automobilistes, peuvent enfin s’aimer sans entrave, que les oiseaux peuvent de nouveau s’entendre chanter, que les biches, les faons, les sangliers s’aventurent dans nos artères. La chasse est terminée, pour le bonheur des lièvres et des renards… Même les insectes sont enfin peinards pour butiner dans les jardins publics. Les eaux de la Méditerranée n’avaient pas été si claires depuis longtemps et les dauphins, les thons, les hérons et les fous de Bassan se réapproprient l’espace qui leur avait été confisqué.

On ne va certes pas ajouter un chapitre à la Bible, mais le message du jour est lui aussi fort transparent : « Puisque vous n’avez pas bien pigé ce que je voulais dire quand je vous ai tous confinés sur le même rafiot, cette fois-ci je rends la Terre à tout ce qui respire, qui rampe, qui nage et qui vole, et vous je vous coince dans vos maisonnettes, histoire que vous réfléchissiez un peu à ce que vous avez bricolé avec ma planète. Et attention, les enfants, ceci n’est encore qu’un avertissement. Si vous n’êtes pas foutus d’en tirer le moindre enseignement, je vous promets que je ferais ce qu’il faudra pour vous boucler à fond de cale définitivement. »

David RUELLAN

Auteur de théâtre

Crédits photographiques : David Ruellan

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