Si la crise économique sans précédent est d’ores et déjà annoncée, on en ignore encore les contours et l’ampleur. Reste à savoir si l’économie sociale en fera les frais ou si elle sera partie prenante des solutions pour l’avenir…

Actualité de l’économie sociale

On nous annonce, au sortir de la crise sanitaire, une crise économique sans précédent. Il est bien trop tôt pour en augurer les contours et l’ampleur. Mais peut-on, d’ores et déjà, se demander si l’Économie Sociale en sera l’une des victimes, ou si elle saura tirer son épingle du jeu, faire partie des solutions et contribuer à faire émerger de nouvelles sources de prospérité ? Certains l’espèrent, certains l’annoncent. Ne portant qu’une confiance toute relative à ce genre de prédictions, je me contenterai de quelques éclairages limités, en faisant autant que possible la part des choses entre le vraisemblable, fruit des situations acquises et des évolutions en cours, et le souhaitable (ou du moins, ce qui me paraît tel).

Premier secteur de l’Économie Sociale par son nombre de salariés, le « sanitaire et social » sera bien entendu très sollicité, tant par la remontée du chômage et de la précarité que par le malaise des EHPAD. Mais dans la mesure où son financement est public à quasiment 100 %, que la tutelle du financeur y est lourde et permanente, que les conventions collectives y sont très protectrices, je ne pense pas que des changements majeurs puissent survenir. Des revendications salariales, prenant prétexte des mesures prises en faveur de l’hôpital public, ne manqueront pas de surgir ; quant aux activités moins historiquement structurées, comme l’aide à domicile, qui pourra s’opposer à une plongée dans l’ubérisation et le travail au noir ?

Les associations qui dépendent largement de la demande du public, que ce soit le sport, les loisirs, les spectacles ou le tourisme social vont en revanche beaucoup souffrir. Certes, les subventions ont jusqu’à présent été versées en temps et en heure, permettant de sauvegarder l’emploi salarié malgré une activité arrêtée par le confinement. Mais après ? Les recettes perdues ne se rattraperont pas, et il n’est pas certain que le public revienne comme avant la pandémie. Beaucoup d’utilisateurs, inquiets pour leur emploi, pour leur avenir, auront autre chose à penser que de fréquenter les associations. J’entrevois, à l’instar de ce qui s’annonce chez les artisans, TPE et autres restaurateurs, un massacre dans nombre de structures associatives œuvrant dans le « superflu ».

Parlons des TPE, justement. La crise pourrait faire naître un besoin d’entraide qui provoquerait une forte croissance des créations de coopératives d’entrepreneurs. C’est plus un espoir qu’une certitude ! Il faudrait pour cela un bon accompagnement, de la part des chambres consulaires, des banques et des organisations patronales. Le vieil adage faisant de l’Économie Sociale la « fille de la nécessité » y trouverait une illustration renouvelée.

En revanche je serais plus inquiet pour l’IAE (insertion par l’activité économique). La demande (les personnes à secourir) ne pourra que croître, alors que l’offre (le nombre de places en entreprise) ne pourra que décroître, provoquant un blocage du système et alimentant les réactions de scepticisme et d’insatisfaction à son encontre. La fiction d’un recours aux Ateliers Nationaux risque de renaître. De même, des initiatives de bon aloi mais nées dans une conjoncture plutôt favorable, comme les « territoires zéro chômeur », risquent de voler en éclats.

Du côté des banques, des assurances et des mutuelles de santé, je ne vois que des perspectives favorables. Elles ont dans la crise l’occasion de faire valoir leurs atouts de proximité, de prudence et de participation des sociétaires, et donc de faire la différence, au moins d’image, par rapport à leurs concurrentes mondialisées. Il reste à espérer qu’au-delà de la communication, leur comportement restera empreint de sagesse et de précaution. Nous n’oublions pas les milliards d’euros du Crédit Agricole ou de Natixis envolés jadis dans des spéculations hasardeuses.

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Mais les transformations les plus profondes toucheront peut-être à l’unité de l’Économie Sociale, à ses relations avec l’État et à sa perception par le public.

Il faudra bien se décider à tourner la page de la loi Hamon de 2014. Celle-ci affichait l’ambition d’adjoindre aux quatre familles fondatrices (coopératives, mutuelles, associations et fondations) une cinquième composante faite d’entreprises commerciales banales mais affichant un objectif social. Cette extension destinée à intégrer le mouvement des « entrepreneurs sociaux » nécessitait, pour savoir qui pourrait être concerné, un système complexe d’agréments et de répertoires devant être précisé dans de futurs décrets d’application. Ledit système n’a jamais été mis en place de manière satisfaisante, très peu d’entreprises ont demandé leur agrément, et celles qui l’ont obtenu n’étaient souvent motivées que par le seul fait de pouvoir ainsi bénéficier de conditions favorables dans l’attribution de marchés publics ; du pur opportunisme donc.

Parallèlement se sont développés des concepts analogues, du fumeux « impact social » à la notion d’entreprise « à mission », toutes choses conduisant, dans un monde en perte de repères, à postuler que l’intention de faire le Bien vaut autant, sinon plus, que la capacité à fabriquer de bons produits et à gagner de l’argent. Il serait dès lors salutaire que la crise remette les priorités à l’endroit, et que le fait de pérorer sur ses vertus devant les étudiants d’HEC ne vaut pas brevet d’appartenance à une économie encore plus sociale que l’Économie Sociale, même quand on s’appelle Danone.

Il y aura donc un choix à opérer, soit revenir aux fondamentaux, c’est à dire aux statuts et à leurs règles premières intangibles depuis Rochdale, soit laisser se combler et s’envaser la frontière d’avec l’entreprise capitaliste. J’admets toutes les nuances et tous les montages juridiques, parfois je les applaudis, mais non les chimères, ni le simple baratin.

Il est un autre domaine où j’attends une clarification. J’apprécie et je soutiens l’Économie Sociale parce qu’elle donne au sociétaire la propriété de son outil de production, et par là le pouvoir sur son entreprise. Or cette dimension fondatrice est de plus en plus ignorée par des auteurs qui ne veulent y voir qu’une économie sympathique, agréable, fraternelle. Imprégnés par une vulgate écologique très dans l’air du temps, ils ont tendance à dissoudre l’Économie Sociale dans un projet global d’une société sans conflits et universellement bénévolente. Leurs préférences vont aux financements publics et aux actions d’intérêt général, et s’ils évoquent volontiers des notions d’autonomie, de décentralisation ou de territoires, ils s’accommodent fort bien de l’emprise de la puissance publique et la verraient bien continuer d’augmenter. Ces préférences sont largement partagées par les jeunes chargés d’études des CRESS ou par les enseignants d’ESS dans les universités.

Je ne crois pas pour ma part que l’Économie Sociale signifie la fin de la concurrence et de la compétition. Aux financements publics je préfère l’épargne des sociétaires et l’accumulation dans l’entreprise de ses réserves impartageables. À un intérêt général trop souvent dicté par l’État ou par une instance politique je préfère les intérêts des sociétaires, qu’ils défendent eux-mêmes en toute autonomie. Et si la crise conduit un État impécunieux à réduire ses interventions, il y aura certes du dégât, mais de ce mal peut naître un bien. Que l’Économie Sociale se débrouille seule, qu’elle doive se battre pour survivre, toute la société y gagnera.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.