L’économie sociale a toujours compté parmi ses membres des groupes marginaux, excentriques, voire illuminés. Notre chroniqueur Philippe Kaminski en exhume un, aujourd’hui oublié : Jacques Demarquette, qui préfigure nombre des tendances de l’économie sociale actuelle.

Actualité de l’économie sociale

L’Économie Sociale a toujours compté parmi ses membres des groupes marginaux, excentriques, voire illuminés. Dans l’Angleterre coopérative du temps de la reine Victoria, les sociétés de tempérance tenaient au moins autant de place que les associations ouvrières. En France, ce fut sans doute moins visible, compte tenu de l’emprise de l’Église, puis de celle du parti communiste. Mais il y en eut tout de même, plus ou moins influentes selon les époques.

L’idée de cette chronique m’est venue en examinant une des lettres de ma collection, qui porte l’estampille de la coopérative du Trait d’Union, rue de Tolbiac. Ce nom ne me disant rien, j’ai entrepris quelques recherches, et c’est ainsi que j’ai découvert l’existence d’un personnage dont je dois avouer, toute honte bue, que je n’en avais jamais entendu parler : Jacques Demarquette, né en 1888, mort en 1969, auteur de multiples ouvrages dont des mémoires parus en 1965.

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Né dans une famille catholique, celui-ci rencontre le bouddhisme à 17 ans et devient végétarien. Dans les années qui suivent, parallèlement à des études de dentiste, il fréquente des cercles théosophiques, quakers ou rosicruciens et fonde un premier Trait d’Union en 1912 avec quelques comparses, des étudiants aussi déjantés que lui. Ce mouvement ne survivra pas à la Grande Guerre dont Demarquette sort marqué par un pacifisme teinté de mysticisme visionnaire, ce qui rentre quelque peu en conflit avec son installation professionnelle.

Mais cette période d’instabilité ne durera que quatre ans. En 1922, il fait un gros héritage et n’a plus besoin de travailler. Il ferme son cabinet de dentiste et se consacre entièrement à la cause qu’il entend désormais défendre : la réconciliation entre Français et Allemands autour d’un programme de régénération par le naturisme végétarien. Il a alors 34 ans, il présente bien, il parle bien, il sait convaincre ; et cependant, il ne deviendra jamais un vrai gourou. Il s’arrêtera toujours à mi-chemin. Ayant fait des disciples, des émules, il préfère les laisser suivre son exemple par eux-mêmes et s’isoler pour écrire, pour méditer, pour voyager. Il fera plusieurs fois l’aller-retour entre la gestion quotidienne d’un mouvement de militants et le rêve d’une fédération mondiale de l’humanité ayant trouvé dans ses théories crypto-hermétiques le chemin de la paix, de la concorde et de la félicité.

La doctrine de Demarquette utilise l’Économie Sociale comme moyen, non comme instrument de transformation sociale. Pour cela, il ne compte que sur sa production intellectuelle. Le Trait d’Union, refondé vers 1925, est d’abord une coopérative de consommation, qui s’avère peu rentable, et fait place à un restaurant végétarien, doublé d’un centre d’accueil et de réunion qui devient vite un rendez-vous de tout ce que Paris voit passer de paumés et d’anarchistes. Un second restaurant ouvre ensuite au Quartier Latin puis un troisième rue Cadet. Un centre de loisirs et de rencontres est ouvert à Chevreuse, tandis que des filiales sont créées un peu partout en province, sous le nom de « rameaux ». Demarquette comble régulièrement, sur sa fortune personnelle, les déficits qui apparaissent ça et là. En 1929, il lance une revue, Régénération, qui devient Harmonies en 1937. Il y développe ses réflexions sur « le naturisme intégral » et sur le « socialisme théosophique », entendu comme « seule solution complète du problème social », et y publie les textes des conférences qu’il organise chaque semaine. Celles-ci, qui semblent avoir connu un réel succès, accueillent tantôt le pape d’une micro-église dissidente, tantôt un médecin venu vanter ses méthodes de guérison par les plantes, tantôt un voyageur rentrant d’Orient empli de trésors de sagesse, tantôt un ethnologue ayant rencontré de réels bons sauvages, tantôt un occultiste dévoilant un nouveau secret de la kabbale…

Demarquette vitupère l’industrie, la consommation à outrance, le luxe et l’hédonisme. S’il voit dans la crise de 1929 une confirmation de son diagnostic sur la nocivité du capitalisme, il rejette dans le socialisme de son époque ce qu’il y discerne de productivisme, de désir de croissance et de biens matériels, et se fait donc souvent taxer de réactionnaire. Par ailleurs, ses appels à « l’amélioration de la race » par la pratique d’une hygiène naturiste, doublée d’une « vie intérieure » à fort contenu ésotérico-mystique, le conduisent à se rapprocher des courants eugénistes. Mais il accepte de vivre dans de multiples contradictions et tend une main fraternelle à tout ce qui se présente, sans trop se soucier de synthèse ou de cohérence. Il discute avec des espérantistes, qui ne sont pas tous végétariens, avec des pacifistes, qui ne sont pas tous naturistes, étant persuadé qu’au bout du compte il les convaincra tous.

Dans ce fatras, j’ai noté une participation plus que symbolique, dans la revue comme dans d’autres activités, d’Achille Daudé-Bancel, disciple de Charles Gide et président national des coopératives de consommateurs, ainsi que des relations avec un groupe « JEUNES » sur lequel je ne sais rien, JEUNES voulant dire « Jeunes équipes unies pour une nouvelle économie sociale », et ce dans les années trente. Il fallait le trouver !

En 1934, Demarquette semble vouloir structurer son mouvement en une véritable religion, pourvue de ses rites ; ce sera « la religion de la nature ». Il est semble-t-il soutenu par ses sections de Paris, alors que la province renâcle à le suivre sur ce terrain, préférant rester attachée à une conception moins mystique du naturisme. Ainsi le résume un tract du rameau de Toulon :

Pratiquer les sports sans compétition ; prendre des bains d’air, d’eau, de soleil ; supprimer les pièces inutiles du vêtement ; suivre un régime alimentaire sain en harmonie avec la nature ; vouloir le retour à la vie simple, artisanale et agricole, ce qui arrêtera cette égoïste course à l’argent qui fait tant souffrir ; abolir l’exploitation de l’homme par l’homme ; cultiver le développement harmonieux de l’esprit et du corps, l’amour de la sincérité ; rechercher le beau, le bien et le vrai ; rejeter les dogmes et les systèmes ; employer la discussion courtoise, la persuasion et non la contrainte ; pratiquer l’altruisme, la tolérance, la bonté envers les hommes et les animaux, le culte de la liberté ; étudier les révélations de la nature et en profiter ; rechercher la fraternité entre les hommes : cela, c’est pratiquer le naturisme, mouvement social de progrès humain.

Ce programme est déjà bien vaste. Il ne se réduit pas en tous cas au fait de se promener nu sur les plages de l’île du Levant. Mais il est encore bien trop étriqué pour Demarquette qui tient à le subordonner aux révélations initiatiques orientales repensées par ses soins. En 1936, face aux dangers qui se précisent au-delà du Rhin, ses discours prennent un ton prophétique et il en appelle à la « renaissance spirituelle ». Ma principale source d’information (le chapitre X de l’Histoire du Naturisme, d’Arnaud Baubérot, aux Presses Universitaires de Rennes) perd alors sa trace. Il quitte la France, j’ignore où il séjourna pendant la guerre (sans doute en Amérique), et continue ensuite à écrire jusqu’à sa mort, uniquement sur la mystique orientale et sur l’ésotérisme, sans apparemment avoir cherché à reconstituer son mouvement. Quant aux membres de celui-ci, je ne sais quel fut leur comportement pendant l’occupation. Il y a encore bien des choses à documenter.

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Personnage ambigu que ce Demarquette ! Je le situe quelque part entre Marc Sangnier et René Guenon. Sans doute les a-t-il connus l’un et l’autre. Et je ne sais si c’est en son souvenir que mon ami Charles-Benoît Heidsieck a nommé son mouvement « Le Rameau ».

Étant passionné d’œnologie et grand amateur de viandes, totalement hermétique à tout ce qui relève de l’hermétisme et par ailleurs peu enclin à me dévêtir en public, je ne risque guère de me trouver quelque atome crochu avec les théories et les pratiques de Jacques Demarquette. J’ai néanmoins pris un réel intérêt à découvrir ce personnage aujourd’hui bien oublié. Ses errances, son dévouement, ses convictions, son charisme, ses revirements, tout cela participe de l’histoire de l’Économie Sociale et préfigure nombre de ses tendances d’aujourd’hui. Et ce n’est pas parce que je n’éprouve nulle envie de les rejoindre qu’elles ne doivent pas faire l’objet d’attention, voire d’étude.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.