Culture, immigration et identité sont souvent au cœur des débats. À y regarder de plus près, la France, en dépit de ses prétentions, semble avoir hélas une incapacité chronique à intégrer intelligemment d’autres cultures…

Actualité de l’économie sociale

Avant d’aborder un sujet aussi sensible, il convient de tremper et de retourner sept fois sa plume dans un encrier d’élixir hydroalcoolique. Ces ablutions préalables dûment exécutées, un premier doute me saisit : sans l’avoir prémédité, j’ai écrit chacun des trois mots composant mon titre au singulier. Un seul eût-il été pluriel, le sens de l’ensemble aurait été changé. Trois mots, deux possibilités pour chacun, cela nous fait déjà huit sujets différents à traiter. Mes prétentions se limitant à l’écriture d’une chronique légère et débridée, je n’en aborderai aucun.

Les partisans à tout crin de l’immigration, ainsi que les Cassandre qui y voient une menace mortelle, se réfèrent peu à la culture. Et cependant celle-ci joue dans leurs discours un rôle d’ultima ratio, d’arme secrète tenue en réserve pour l’estocade finale. Bien sûr, tout le monde ne définit pas la culture de la même façon.

La culture entendue au sens des mœurs, de l’art de vivre, d’un marqueur d’identité, inciterait plutôt à une réaction de défense, de protection, face à des apports étrangers n’évoquant que l’agression, la pollution, la conquête belliqueuse. À l’inverse, lorsque l’on vit la culture sous l’angle de la création, on perçoit positivement la rencontre de l’Autre, le choc de la nouveauté, sources d’inspiration et de renouvellement. Ceci pourrait expliquer, autant que des raisons sociologiques, pourquoi le monde des producteurs de culture penche vers l’immigrationnisme, alors que celui des consommateurs y est globalement hostile.

Que serait la France, même la France classique, sans Pétrarque, sans Léonard de Vinci, sans Lulli, et plus tard sans Chopin, sans Van Gogh, sans Picasso ?

C’est ce que l’on entend souvent de la part des partisans de l’ouverture. Mais quand on regarde plus en détail chacun des noms illustres cités en exemple, il vient plus que des nuances : de sérieuses réserves. La France apparaît certes comme accueillante, disons hébergeante, mais guère tentée par l’assimilation des apports allogènes, en tous cas peu accapareuse. Des génies étrangers viennent produire des merveilles sur notre territoire, mais ils restent étrangers.

Prenons Chopin. D’un père Français, il hérite d’un patronyme français. Il passe sa jeunesse en Pologne, mais la Pologne n’existe pas ; elle est partagée entre les trois Empires qui l’entourent, elle n’est alors qu’un rêve romantique. En 1830, la répression tsariste pousse une partie de la noblesse et des intellectuels de Varsovie à l’exil en France. Chopin a vingt ans. Il s’installe à Paris. C’est là qu’il compose son œuvre, qu’il séduit ses maîtresses, qu’il connaît la célébrité. Tout en lui est français. Il eût été facile à la France de le « nationaliser » sans scrupule. Mais l’heure était au romantisme le plus débridé, et Chopin idéalisait une image mythique de la Pologne à laquelle il s’identifia ; on lui passa ce caprice, cela faisait partie de son charme. Avec complaisance, on en a fait un étranger.

Lorsque la Pologne ressuscite en 1919 (grâce à l’armée de Weygand), il lui faut d’urgence se trouver des héros nationaux en lesquels elle puisse s’incarner. Chopin en est l’un des tous premiers, et la France ne le lui dispute aucunement. Puis vint le tour de Marie Curie, selon un scenario semblable. De son côté, l’Allemagne n’avait pas fait tant de manières pour s’annexer, purement et simplement, l’astronome Copernic.

Restons-en à la Pologne pour examiner un cas plus complexe, celui d’Adam Mickiewicz. Ce poète est parfaitement inconnu de nos livres d’Histoire ou de nos manuels de littérature. Il fut pourtant à son époque considéré comme l’égal de Lamartine et de Lord Byron. Le fait d’écrire en langue polonaise ne facilita certes pas la diffusion de son œuvre. Mais il est une autre raison à la désaffection dont il se trouve victime : c’est que la France ne l’a jamais reconnu comme l’un des siens.

Arrivé à Paris en même temps que Chopin, il ne souhaitait pas y rester, et aurait préféré s’installer en Italie. Les circonstances en décidèrent autrement. Nommé professeur au Collège de France, en même temps que Jules Michelet et Edgar Quinet, il y enseigne la littérature étrangère et ses cours connaissent un succès extraordinaire. Admirateur inconditionnel de Napoléon en qui il voit d’abord le libérateur de la Pologne, il se brouille avec les membres des différentes écoles romantiques des autres pays d’Europe pour qui l’Aigle est avant tout un tyran sanguinaire, ce qui conduit le futur Napoléon III à le prendre sous sa protection, plus encore que ne l’avait fait Louis Philippe.

Il est envoyé à Constantinople comme « ambassadeur culturel » de la France, mais il y meurt d’une vérole déjà ancienne que le climat du Bosphore avait ravivée. Sa passion des femmes lui faisait prendre plus de risques que de raison… Est-ce pour son bonapartisme que la France républicaine l’a complètement oublié ? En tous cas, la Pologne moderne l’a récupéré pour en faire son tout premier héros national, ce qui est un peu paradoxal ; dans les premiers vers de son célèbre poème de 1834, Pan Tadeusz, Mickiewicz se revendique en effet comme Lituanien. À mon sens, il aurait pu tout aussi bien, et même mieux encore, être Français… si toutefois nous acceptions l’immigration.

Et Van Gogh ? Auvers-sur-Oise est-il un village frison, la Provence est-elle riveraine du Zuydersee ? Comment peut-on le considérer comme un étranger ?

Et Natalie Clifford Barney ? Et Pauline Tarn (Renée Vivien) ? En voilà des immigrées, lesbiennes épiques de la Belle Époque, bien plus Françaises et poétesses d’une autre trempe que les saphiques d’aujourd’hui !

Non, où que l’on se tourne, culture et immigration ne se rencontrent guère, dans notre France. Elles se croisent pour ensuite s’ignorer. Nous cultivons comme un refus collectif de l’intégration, qui est déjà ancien.

Joséphine Baker ferait-elle exception ? Mon aversion profonde pour le Panthéon me fait considérer comme un outrage posthume le transfert de sa dépouille en ce lieu atroce. En regardant ce que fut sa vie, il faut clairement distinguer sa carrière d’artiste de scène, ses faits d’armes dans la Résistance, et son action caritative en faveur de l’enfance en son château des Milandes. Tout cela mérite le plus bel hommage, et qu’importe qu’elle fut Noire, et qu’importe qu’elle fut femme. Mais de tout cela on a fait une bouillie à l’eau de rose, une pantalonnade panthéonnable, à l’égal dans la médiocrité et le dérisoire de ce qui fut fait pour le grand et malheureux Alexandre Dumas, arraché à la terre de ses dernières volontés par l’intrigue de quelques misérables.

Je n’ai pas connu, et pour cause, la période « culturelle » de la vie de Joséphine Baker. J’ai tendance à la rapprocher de l’accueil qui fut réservé à Paris aux musiciens de jazz noirs américains qui furent tellement heureux d’y trouver un public de connaisseurs dépourvu de tout racisme. Je n’ai vent de ces épisodes que par quelques articles que j’ai lus ça et là. Sans doute l’histoire en est-elle quelque peu enjolivée. Mais prenons-la telle quelle ; elle ne fait que confirmer ce que j’exprimais plus haut. Pour une Joséphine qui est restée en France, qui est devenue Française par les risques qu’elle a pris dans la guerre, il y avait dix, il y avait vingt ou cinquante musiciens de jazz que la France aurait pu retenir et assimiler. On a préféré leur dire, en quelque sorte : tu es étranger, tu resteras étranger.

La Francophonie pourra-t-elle nous sortir de cette incapacité chronique à intégrer intelligemment d’autres cultures ?

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.