Chronique des confins (46)

Sylvain Renard

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Coronavirus. Confinement 2020. Espagne. Nuit.
Dans la cabine d’un camion, garé sur le parking poids lourd d’une aire d’autoroute déserte.
Fernandez, sur le siège conducteur, Zorro, sur le siège passager.

Fernandez. — 03h30 ! Il est en retard ton copain ! Putain ! Pas fiable comme plan !

Zorro. — Ta gueule ! T’es nerveux… Fernandez…

Fernandez. — Tu fais chier, putain. C’est quoi, ce plan de merde, Zorro !?

ZORRO. — Relax… T’as pas changé… Tu es vraiment l’exemple du gars nerveux sans raison…

FERNANDEZ. — T’as pas changé non plus… Mon salaud ! Toujours les plans les plus cons du monde ! Et moi je te suis toujours dans ces merdes… Y’a des gens que tu connais depuis toujours. Des connaissances du quartier. Vous avez fréquenté la même école… Et puis, bon sang, les chemins se séparent. Y’en a un qui bosse, un régulier… Et puis l’autre, qu’est un raté, toujours avec les yeux qui brillent, mais toujours aussi con…

ZORRO. — T’inquiète… Marco Ferrer tardera plus à arriver.

FERNANDEZ. — Qui est ce putain de Marco Ferrer ?

ZORRO. — Un pote, un routier comme toi… J’ai fréquenté sa sœur, si tu veux tout savoir…

FERNANDEZ. — Dans quoi est-ce que je suis allé me fourrer ? Tu vas m’en dire plus, maintenant, Zorro !

ZORRO. — Détends-toi…

FERNANDEZ. — Putain ! Vas-y accouche !

Silence.

FERNANDEZ. — C’est bien 100 000 ?

ZORRO. — Au bout, tu auras tes 100 000 patates ! Penses-y ! Qui cracherait sur 100 000 boules par les temps qui courent ? Toute l’économie va s’effondrer… alors 100 000 boules… dans la poche… ça te laissera un peu de quoi voir venir… ça mettra du poisson dans ta paella !

FERNANDEZ. — Dis-moi ce que c’est que ce plan ? Pourquoi t’as besoin de mon camion ? Pourquoi on est garés sur cette aire d’autoroute ? En pleine nuit ? Pourquoi on attend ton pote Marco Ferrer qui vient pas ?

ZORRO. — Calmos… Putain ! Tu n’as pas confiance en Zorro ! ?

FERNANDEZ. — Non.

ZORRO. — Tsss… Fais confiance, Fernandez…

FERNANDEZ. — Tu vas arrêter avec tes grands airs !!! Je te le dis !!! Tes fais-moi-confiance ! Tes j’ai-un-plan ! Tes pose-pas-de-question ! Si tu me dis pas maintenant, je te jure que je me casse ! Je démarre le camion. Je rentre chez moi me pieuter avec Francesca ! Et je te laisse planté là… à tes conneries… Et tu reviendras à pied…

ZORRO. — C’était 100 000 patates…

FERNANDEZ. — Ouais… Et si on se fait pincer ?! T’as imaginé ?! C’est complètement con ! Je suis transporteur routier à mon compte ! Faudrait pas que j’ai d’emmerdes… Je suis pas comme toi ! J’ai des obligations. Avec ma femme et mes deux filles, t’imagines… Je ne peux pas me permettre ces conneries, moi ! Francesca ne me le pardonnerait jamais, s’il y avait une entourloupe.

ZORRO. — Francesca…

FERNANDEZ. — Oui, Francesca !

ZORRO. — Après ce que tu me disais au téléphone la semaine dernière… J’aurais pas imaginé… T’arrêtais pas de te plaindre de tes conditions de travail… Tu disais… Putain mais c’est nous qui nourrissons l’Europe ! Sans nous tous ces gens confinés chez eux crèveraient de faim !

FERNANDEZ. — Ouais… Et alors ?

ZORRO. — Tu gueulais : y’aurait rien dans leur supermarché ! Nada ! Et nous, on roule jour et nuit ! Nous, on bosse et qu’est-ce t’as comme merci ? Ils ne nous laissent même pas une station service ouverte pour pisser ! Pour pisser, tu disais !

FERNANDEZ. — Je sais !

ZORRO. — Pour se doucher… Ils ont tout fermé ! On est obligés d’aller chier dans les fourrés ! On est de la merde ! Et on fait ça pour des clopinettes !

FERNANDEZ. — Putain !

ZORRO. — Mais je vais te dire : si on se fédérait, ça pourrait faire mal ! Voilà ce que tu me disais !

FERNANDEZ. — Merde ! C’est vrai ! Et ben…

ZORRO. — Et ben, là… t’as la possibilité d’avoir 100 000 pour faire manger ta femme et tes filles… Alors c’est déjà pas mal

FERNANDEZ. — Mais c’est quoi ce plan ?

ZORRO. — Le plan est sûr ! Il faut juste être au bon endroit au bon moment… Ouvre bien tes oreilles…

FERNANDEZ. — Drôle d’endroit quand même pour ton rendez-vous…

ZORRO. — Tu vois dans la vie, il faut juste disposer de la bonne information… Savoir mettre en lien les bonnes personnes avec délicatesse… C’est comme ça que tu caresses la fraîche… Quand mon copain Marco Ferrer m’a dit au téléphone qu’il transportait un milliard de masques fabriqués au Portugal pour la région parisienne cette nuit, ça a fait tilt ! J’ai flairé le coup ! Ça a rejoint immédiatement un truc qui me trottait dans la tête depuis un moment : ces masques, aussi foireux soient-ils, des vrais torchons, paraît, c’est de l’or, mon pote… Alors tout de suite… J’ai vu qu’on pouvait pas laisser filer tout cet argent chargé dans un camion sans en prélever sa part. Et quand Marco Ferrer m’a dit : on livre le 93, mais on a un acheteur en Suisse qui demande aussi son milliard de masques et on ne peut pas satisfaire la demande… C’est quand même malheureux ! J’ai dit avec un air inspiré : « D’autant que dans la situation de pénurie dans laquelle on se trouve, personne n’est trop regardant sur la manière, sur la provenance, sur rien… Alors, y’aurait peut-être moyen d’arranger les affaires… » Il y a eu un silence entre nous… Et le plan a surgi de lui-même comme une bulle d’air qui remonte à la surface quand tu pètes à la piscine. J’ai alors parlé de toi, mon vieux copain Fernandez qui est dans le transport… Et on s’est dit avec Marco Ferrer, y’a une combine là… pour des gars qui n’auraient pas froid aux yeux… Pourquoi on palperait pas l’argent des Suisses ? On se donnerait rendez-vous sur une aire d’autoroute… On transvaserait la cargaison de Marco Ferrer dans le semi-remorque de Fernandez et le tour serait joué. Marco Ferrer appellerait penaud la boîte pour laquelle il travaille et pipoterait qu’il s’est fait dévaliser sur une aire d’autoroute. Pendant ce temps le Fernandez et le Zorro fileraient livrer la cargaison à Genève et palperaient l’oseille dans une mallette. Les Suisses ont marché dans la combine, et c’est pourquoi, on se trouve là. Demain midi, on reviendra en Espagne avec la valise pleine. On fera le partage à la maison autour d’un apéro. Ça nous fait du 100 000 balles chacun. Et 200 000 pour Marco Ferrer qui a amené l’affaire. Moi, je change d’orientation. J’arrête avec les minimas sociaux. C’est le trafic qui me met le pied à l’étrier.

FERNANDEZ. — Je mets mon semi à disposition. Mais j’ te connais pas moi. Si y’a du grabuge…

ZORRO. — Tiens ! Mets un masque !

FERNANDEZ. — Tu déconnes ?

ZORRO. — Mets-le ! C’est la petite Paula qui les a cousus pour nous à son atelier.

FERNANDEZ. — Ta meuf nous a cousu des masques. Putain…

ZORRO. — Ouais… Avec des petits élastiques… là… Pour les oreilles. Norme AFNOR.

FERNANDEZ. — Tu veux qu’on mette des masques à pois ?!

ZORRO. — Qu’est-ce tu t’en fous ? À pois, à rayures, à étoiles ou à cœurs…

FERNANDEZ. — Ouais… Gris foncés ou noirs, ça aurait été mieux peut-être dans la circonstance !

ZORRO. — La circonstance ! C’est des trucs de bonne-femme de toujours penser au look en fonction de la circonstance… T’as des masques à pois, tu mets des masques à pois…

FERNANDEZ. — Tu veux qu’on mette des masques ?! Pour aller détourner des masques ?! C’est malin…

ZORRO. — Ta gueule !

FERNANDEZ. — quoi !

Un temps.

ZORRO. — Je crois que c’est comme ça que ça se fait ce genre d’opération : masqués.

FERNANDEZ. — Je crois que c’est comme ça… Le pied à l’étrier… Ouais… Putain d’amateur, Zorro ! Masqué… T’es qu’un zéro, Zorro, voilà ce que t’es !

ZORRO. — Mets le masque ! Et ferme-là ! Tu vas voir que, grâce à l’amateur, on va se faire un sacré paquet de thunes !

FERNANDEZ. — Ouais… Peut-être… Sérieux… Le masque, c’est pour l’hygiène ou l’anonymat… ?

ZORRO. — On va dire que ça pourrait faire double-emploi…

FERNANDEZ. — Tu veux te protéger du coronavirus ?

ZORRO. — T’es vraiment con… C’est une couverture…. Imagine qu’on soit observé, les gens auront du mal à nous identifier avec ça sur la tronche. Mais, en même temps, avec le coronavirus, ça passera inaperçu d’avoir un masque sur le nez… Le flic ne se dit pas immédiatement que tu es un gangster.

FERNANDEZ. — Pas con.

ZORRO. — Ben ouais… Pas con ! Je suis fait pour ce boulot… Ça te donne un coup d’adrénaline, non ?! Confiné depuis trois semaines ! J’en pouvais plus d’être coincé entre quatre murs puants ! Et là d’un coup… La nuit… La poésie de l’autoroute déserte… Le risque… C’est le piment, si tu veux mon avis !

FERNANDEZ. — Piment de merde…

ZORRO. — Tiens ! Voilà le camion de Marco Ferrer !

FERNANDEZ. — Putain ! Il est escorté par la garde nationale !

ZORRO. — Les coyotes ! C’est quoi ce plan?!

FERNANDEZ. — C’est quoi ces deux bagnoles avec gyrophare qui l’escortent ?

ZORRO. — Mets ton masque !

FERNANDEZ. — Ils se garent à côté de lui. Putain, Zorro, plan foireux !

ZORRO. — Ferme ta gueule ! Si jamais, ils viennent nous voir… On dit qu’on va charger des tomates et des poivrons pour l’Allemagne

FERNANDEZ. — T’es vraiment une planche pourrie, Zorro !

ZORRO. — Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! Il y en a un qui fait descendre Marco Ferrer de la cabine !

FERNANDEZ. — Nom de Dieu ! Voilà le coyote qui prend sa place…

ZORRO. — Qu’est-ce que c’est que ce manège ?

FERNANDEZ. — Ils repartent et abandonnent Marco Ferrer qui gueule comme un putois en leur courant après.

ZORRO. — On s’est fait doubler par la police nationale sur ce coup…

FERNANDEZ. — Putain ! Ils ont détourné la cargaison de masques.

ZORRO. — J’y crois pas !

FERNANDEZ. — On s’est fait souffler nos 100 000 patates !

Sylvain RENARD

Auteur, metteur en scène

 

Crédits photographiques : Sylvain Renard

 



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