L’Union des scénographes (UDS) a envoyé une lettre au ministre de la Culture pour que les syndicats professionnels et associations du spectacle vivant soient associés aux consultations liées à la crise du coronavirus. Pour son président, Thibault Sinay, le cas des scénographes est très spécifique puisque leur travail se situe en amont des représentations. La réouverture des théâtres ne sera donc pas forcément synonyme de reprise pour eux.

Entretien.

Quelles sont les difficultés rencontrées par les scénographes lors de cette crise ?

Les contrats proposés aux scénographes peuvent être très différents. Nous travaillons avec le théâtre public comme privé et chaque milieu applique les règles à sa façon… Mais nous pouvons aussi travailler sur des expositions dans les musées. En conséquences, les aides mises à disposition pendant la crise ont été différentes en fonction des cas de figure. Au sein de l’Union des scénographes, nous avons fait un sondage ; sur la centaine de personnes qui ont répondu, seules 10 % ont obtenu le chômage partiel. Beaucoup de structures n’ont pas appliqué cette mesure. Pour ma part, j’ai eu droit à un dédit, c’est-à-dire à des dommages et intérêts. Certains sont affiliés à la Maison des artistes et perçoivent des droits d’auteurs, ils ont pu bénéficier – si toutefois ils ont un numéro de SIRET – de l’aide de 1 500 euros, mais avec cela, on ne tient pas sur six mois. D’autres sont intermittents du spectacle mais le statut est très difficile à obtenir car nous faisons rarement le nombre d’heures suffisant. Pour vivre, il faut travailler sur cinq créations, ce qui ne permet pas d’atteindre le quotas. Or, cela représente beaucoup de travail hors contrats qui se réalise en confiance avec les metteurs en scène. C’est d’ailleurs pourquoi l’UDS réclame depuis quelque temps de reconnaître les scénographes comme des artistes et non des techniciens, ainsi que le préconisait le rapport Archambault. La réflexion commence très en amont d’un projet, et le contrat n’est signé que plus tard. Beaucoup se trouve dans cette situation : ils ont avancé sans avoir rien signé d’officiel et ne pourront donc rien toucher. Le travail sur les festivals d’été permet de compléter ces heures mais, cette année, tout a été arrêté net.

À quand espérez-vous une reprise, sous une forme ou une autre, de votre activité ?

Pour l’instant, notre visibilité pour l’avenir, c’est le mois de janvier. À partir de là, on devrait pouvoir recréer. À la réouverture des théâtres, ce sont surtout des reprises qui vont être jouées ; or nous ne vivons qu’avec les créations. Et cette reprise se fera avec une jauge réduite. Les salles devront rentabiliser et les coupes se feront sur le décor… Ils ne vont pas supprimer les acteurs ! Pour reprendre l’activité, il faudra aussi que les chantiers de construction rouvrent. Pour l’instant, tout est à l’arrêt. On devait livrer des productions pour l’été mais, avec le déconfinement, les conditions de travail sont dégradées.

Selon vous, le ministère est défaillant dans sa mission. Pourquoi ?

Depuis le début de la crise, il ne nous a toujours pas consultés. Nous avons organisé des réunions avec les autres organisations professionnelles et syndicales des metteurs en scène, des chorégraphes, des écrivains et auteurs de spectacle, mais notre ministère de tutelle n’a consulté personne, qu’une douzaine de têtes d’affiche qui ne représentent pas toute la palette des artistes et techniciens du secteur. Nous lui avons adressé une lettre en ce sens. Car nous sommes des créateurs, nous voulons apporter des idées. Si on ne peut pas accueillir du public, qu’on retrouve au moins notre outil de travail, le théâtre, pour reprendre en janvier dans des conditions optimales. Nous avons du temps, nous pourrions en profiter pour créer mais il faudrait des subventions.

Qu’attendez-vous d’un dialogue avec le ministère ?

Nous voulons être entendus sur nos conditions de salaires mais aussi sur des propositions à venir. Nous sommes le maillon d’une chaîne qui va au-delà du théâtre, car nous sommes un peu comme des architectes. Derrière nous, il y a les techniciens machinistes, les directeurs techniques, les ateliers de construction, des menuisiers, des fournisseurs de bois et de tissus. Des savoir-faire risquent de se perdre si les ateliers de construction ferment. Nous défendons une filière qui englobe des milliers d’emplois. Au-delà des budgets, ce pourrait être par ailleurs l’occasion de réfléchir sur les contraintes de plus en plus drastiques auxquelles notre travail est soumis : les temps de montage se réduisent considérablement, les volumes de camion sont plus stricts, etc. La marge de manœuvre du scénographe, de manière générale, est compliquée à tenir.

Cette crise a-t-elle aussi permis de repenser le métier et son avenir ?

Certains théâtres et centres dramatiques nationaux invitent les scénographes à réfléchir sur leur rôle, sur la place du public, la place du regard. C’est encore sporadique, mais nous sommes dans un processus de réflexion dont nous avons vraiment envie d’être partie prenante. Nous questionnons aussi notre processus de création, le régime de l’intermittence, les contrats… Nous réfléchissons par ailleurs au développement durable et à la question de l’écoconception des décors. C’était déjà le cas avant, mais les conditions actuelles font qu’il y a urgence, il faut accélérer le processus. Avant, chacun y allait de son initiative… Cette crise a permis de fédérer les compétences pour se réinventer et apporter du nouveau. Il faut profiter de ce temps pour le faire. L’UDS est aussi actif sur la question de la scénographie de musées. Des expositions pour lesquelles il y a eu des appels d’offres ne verront sûrement jamais le jour alors que des professionnels ont travaillé dessus, sans parler du travail effectué par ceux qui ne remportent pas les appels d’offres. Nous avons d’ailleurs lancé une lettre ouverte pour créer un centre national sur le même modèle que le CNC afin de défendre la scénographie d’exposition.

Propos recueillis par Chloé GOUDENHOOFT

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