Chronique des confins (20)

Alexis Congourdeau

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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– Au fait, j’voulais te d’mander, est-ce que ch’ui le seul à parler tout seul ou bien ?

– Moi aussi, depuis quelques jours, je me dis des choses tout bas avec un débit féroce.

– C’est les soucis ça, mon ami, en épidémie !

– Ou dans la bouche, l’écho des vivants qui viennent de mourir à l’instant.

– C’est que je suis dos à dos dans mon seul à seul.

– Plutôt l’époque qui s’accroche aux poumons et le Siècle malade en perfusion.

– Oui, j’vois le Gros Sorge d’Heidegger mélangé à de l’ancienne crainte de Dieu.

– Tu parles ! Mais où est-ce que tu vas chercher tout ça – j’veux dire, c’que t’es, toi ?

– Qu’en sais-je … sans doute une embolie de puces à l’oreille ?

– Et cette soudaine sensation de foule qui cacophone.

– Je te l’ai dit : encore un vivant décroché de l’autre côté du bois.

– Ou des messes basses qui s’en-clochent sous l’âme à huis-clos.

– La solitude, vois-tu est un coup de pioche lancé dans une botte de fables.

– Et le réel troué dans le cœur au moins multiplié par deux…

– Mais pour ce Moment-nommé-Pandore, ce qu’on ressent dans le fond, c’est…

– … dans le fin fond ?

– Oui dans les fondations, les fonderies et les fondements !

– Nous sommes tous fait du même bois j’me chauffe.

– Et là-bas, alors, en bas, sous le gouffre, tu ressens quoi ?

– De la neige descendue en renfort de l’hiver ivre et viral.

– Et j’m’ressens de mon côté comme un désir rival qui n’en fait qu’à sa tête.

– C’est un côté fermé.

– Ben, comme tout le monde, je suis et tu es : je tu il elle nous vous elles ils.

– Je me suis dit aussi : « Viens en aparté ! j’ai deux mots à me dire ».

– C’est grave Docteur ces boutons de mots quand l’esclaffement s’esclaffe ?

– L’âme est un théâtre immense, voyez-vous.

– Et tu joues quel rôle dedans ?

– Et bien, je renvoie les balles à un bonhomme maniaque qui s’appelle Monologue.

– C’est qui lui, le mec qui tousse à haute voix ?

– Faut qu’je d’mande à Ulysse qui demandr’a à Personne.

– Il garde dans sa poche le loquet solide du soliloque.

– Et le langage tenu sous clef, un niveau méconnu du cœur apparemment.

– Mes nerfs manifestent sur la place publique de mes sentiments.

« Je est un autre en enfer ».

– Quelle drôle de saison !

– En effet, l’accoutumance de solitude, ça fait vachement parler haut et fort.

– On devient addict à rien et l’affamé même pas.

– Un crieur dans le gosier, un hérault sur les dents, un hurleur de gros mots !

– ça prononce, ça hoquète qu’on fait c’qu’on aime pas et qu’on aime ce qu’on abat.

– Compliquée la partie des chèques en voies.

– Et qui va là ? Le moi, le soi, le je, ou ma mine anti-personnelle ?

– Mes murs en ont assez que je leur colle sur le dos le transfert de Lacan.

– Mais quel est le rapport Samuel ? vas te recoucher maintenant !

– J’t’emmerde : « Le prophétisme est un humanisme ».

– Moi aussi, ça me gratte depuis deux semaines. Je m’auto-parle et m’auto-stoppe !

– C’est le début du livre, accroche-toi malgré l’apnée relationnelle.

– Normal, à l’intérieur on est plusieurs à vouloir tenir le gouvernail des mots.

– D’ailleurs, ça fait un de ces boucans de guêpe près du cœur !

– On croirait qu’elles ont toutes avalées le butin de Shakespeare.

– Ce sont des rêves pas suffisamment rêvés qui remontent à la surface.

– D’ailleurs, je sens dans ma gorge une baleine entrain de recracher un homme entier.

– Inspire, expire, pousse avec Kafka !

– C’est « la Loi du Psychique » : y’a des étreintes comme Madeleine et des luttes comme Jacob.

– Il te faut un ou deux grammes d’anti-toi, on se sait jamais.

– En effet, si l’on n’éprouve que sa propre angoisse, à quoi bon Bob ?

– Coupée en deux, l’estime de soi, tranchée dans le vif du sujet !

– Te voici, appelle -moi : « Légion ! »

– C’est comme dans Tintin, regarde : il y a sur le ring du cerveau, la bulle de l’ange et celle de la bête. Sauf que ça a glissé à l’extérieur comme du savon.

– Dans les architectures des confins en effet, la pensée perd son objectif et ses cadrages.

– Je fais le mur comme je peux. C’est mon tour de garde.

– On se fait des films, c’est tout. On se projette des larmes à l’œil et des calmants au whisky.

– Et sur la Toile blanche du symptôme s’imprime un nouvel épisode émotif.

– Le film du confinement est très bavard, mon voisin d’en bas doit s’demander…

– Il t’entend pas, t’inquiète, il parle à sa brosse à dent depuis une heure.

– Alors, Eros versus Thanatos, qui parlera en dernier ?

– « I’ve got sunshine in my stomach »

– Ou au-delà du ça, juste de l’Auto-Tendresse à déverser.

– On aime avant tout se tendre des pièges dans la forêt du mal.

– Même les anges qui vivent chez moi demandent à présent qu’on les sauve fissa !

– J’pensais que ça n’arrivait qu’aux vieux, la machine à remonter les croix et la grammaire ambulatoire.

– T’es juste en manque de quelqu’un d’autre en face de toi qui pourrait t’interrompre.

– Une seconde suffirait au milieu logghorique de l’identité narrative.

– Une seconde après avoir brisé la mort qui glace, y’a quoi ?

– Sans doute un grand coup de vent, un navire arabe dans le miroir, Icare et son tapis volant !

– Et toi, qu’est-ce que tu t’racontes d’embuscades à l’oreille cassée ?

– Que j’deviens peut-être un fou-pas-grave ou pire, un grave-pas-fou !

– Tu sais, du moment que t’entends pas des voix …

– Et « la petite voix de la conscience », c’est un reste de grand-père ou un décret des anges ?

– C’est le Sur-moi qu’ça s’appelle, l’Acropole des pulsions nues. Regarde un peu au-dessus d’ta tête.

– Faut que j’m’tire de moi : l’Inconscient, il met plus les sous-titres.

– Et zut ! ça s’dispute ou ça s’discute à la fin ?

– Je me demande à moi-même qui je suis quand je n’y suis plus du tout.

– Nous sommes l’issue d’secours : Quel casse-tête !

– Et moi, j’essaie de me convaincre de continuer à y croire, hein, après tout ?

– Croire ?

– Mon désir comparait tous les jours dans ma sensibilité en procès.

– Il te faudrait un bon avocat qui plaide entre le cœur et le mental.

– Une protection interne.

– Un paravent derrière l’œil.

– Une hanche de femme, on ne sait jamais.

– Un garde du corps qui m’alarme moins violemment.

– Un veilleur né sur le rempart des frousses.

– Moi, j’me corrige en permanence ou je me laisse couler.

– Y’a pas de juste milieu à tenir au milieu de soi ?

– La pâle copie de soi-même à colorier en mauve.

– Il faut, je crois, s’encourager Pygmalion – et reprendre la sculpture de tes affects.

– Je suis de marbre mon ami, mais quelque chose en moi m’avoue que c’est elle que j’aime – non, je ne savais pas.

– Si elle en a, elle ?

– Quoi quoi ?

– des ailes attirées vers toi comme des aimants aimant.

– Avec ça, mon vieux, on n’y peut rien : c’est irrésistible ou ce n’est pas.

– Mon premier psy évoquait un syndrome de siège éjectable.

– Mon deuxième s’avanouissait à ma place.

– Mon troisième est un vieux juif à qui on ne la fait pas.

– Mais avant tout, se réconcilier avec les cavernes étanchéifiées du soi-même.

« Soi-même comme un autre » dirait l’autre.

– C’est qui l’autre qui prend d’la place ?

– Ta moitié est en toi, espèce de cantique !

– Attends une seconde, je recherche la plus ancienne étymologie du désert.

– Si tu coupes le mot en deux avec le couteau d’Abraham, tu risquerais d’effacer à jamais toute la géographie.

– On est donc fait en monades de larmes et en pièces détachées – c’est pratique !

– J’essaie de ne plus me battre contre mes propres essais d’être moi-même.

– De toutes façons, tu étais bien trop fort pour toi.

– C’est comme les saintes femmes, elles ne s’égalent pas.

– Je ne sais si le Moi m’existe, par contre c’est bien la fin du mois.

– J’voulais aussi me confesser qu’avant j’pensais qu’on pouvait vraiment s’acheter une ou deux dames avec l’argent provisoire de sa propre beauté.

– Et tu crois que ça s’achète quelque part, la sensation de faire silence ?

– Croire à un Nouveau Quelque Part, un Lieu où s’embrasser sans le savoir.

– Parait que le Bon dieu d’ailleurs, il est plutôt à l’intérieur. –

– Ah, tu lui passeras le bonjour alors.

– Si j’en reviens…

– D’où ça, Jonas ?

– De tout ce que je charrie lorsque je saigne les poignets de ma Mer Rouge.

– Moi, des fois, je vois des chats dans ma cuisine alors que j’en n’ai pas.

– A l’intérieur, je me raisonne et ça résonne ! on dirait, tu vois de vraies montagnes.

– Aimes ton prochain comme toi-même et ton toi-même comme un prochain.

– Voilà ! C’est l’heure, il faut danser au mieux avec son propre personnage de vie.

« Autrement qu’être », le temps qui nous reste.

– Comme les vivants qui viennent de mourir à l’instant vers le Tapis Volant.

Alexis CONGOURDEAU

Enseignant en histoire, poète et photographe

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