Qu’est-ce que l’émergence et quelles aides lui apporter, notamment dans le domaine du théâtre ? La question était à l’étude lors du premier forum d’AF&C, révélant de réelles divergences d’approche. Enquête sur cette réalité dans la région Centre-Val-de-Loire.

L’association Avignon festival & compagnies (AF&C) organisait mi-mai une journée de travail réunissant élus, artistes et commerçants, afin d’envisager au mieux l’avenir du festival. À cette occasion, plusieurs acteurs de la culture, dont les représentants de cinq régions, de la ville d’Avignon et de l’association Opale, ont évoqué la question de l’émergence et les dispositifs mis en place localement. Quelle définition donner à l’émergence et, dans le domaine artistique plus spécifique qu’est le théâtre, comment lui donner sa place dans le paysage actuel ? Éléments de réponse avec la région Centre-Val-de-Loire.

« L’émergence n’est pas forcément fonction de l’âge », annonce d’emblée la vice-présidente déléguée à la culture du conseil régional Centre-Val-de-Loire, Agnès Sinsoulier-Bigot. « Des talents peuvent se révéler à quarante ans, ce n’est donc pas le seul critère. » La méritocratie serait-elle donc à l’œuvre, pour récompenser le travail en plus de soutenir la nouvelle création ? « Nous essayons de ne pas rester figés sur une certaine forme d’expression. Autrefois, c’était plutôt l’art de la rue ; aujourd’hui, davantage la relation avec le public ou le retour aux textes classiques. » Cependant, l’émergence concerne en général la jeunesse, souvent synonyme de nouveauté, bien que la maturité nouvellement acquise d’artistes plus âgés soit également récompensée par le soutien de la région. Celle-ci se situe enfin à la frontière entre le soutien solidaire et le soutien purement artistique quand les compagnies sont en cours de structuration par exemple, ou lorsque l’enjeu territorial permet d’être plus proche des créations locales qu’au niveau national ou international.

Quels dispositifs pour l’émergence ?

Parmi les dispositifs mis en place par la région Centre-Val-de-Loire, le “Jeune théâtre en région Centre” (JTRC), sous la direction artistique de Jacques Vincey, permet à des jeunes de participer à des projets tout en étant rémunérés. Il convient de noter par ailleurs la multiplication des festivals dédiés à la jeune création et à l’émergence depuis quelques années, comme le festival Wet, initié également par Jacques Vincey, directeur du CDR de Tours.

Le conventionnement est une autre forme de dispositif de soutien aux artistes ou compagnies qui ont acquis une certaine maturité. Il s’agit d’une aide accordée durant trois ans, garante d’une certaine stabilité financière. La région soutient également des compagnies pour aller au festival d’Avignon, que ce soit dans la location de salles, la programmation ou pour des questions plus matérielles. Cette aide détermine bien souvent leur présence à cet événement théâtral majeur. Pour le reste, la région s’appuie sur les structures existantes. Elle compose avec elles, selon ses intentions et ses moyens, pour soutenir la nouvelle scène.

Parmi les artistes soutenus dans le cadre de l’attention portée à l’émergence, Agnès Sinsoulier-Bigot cite Julie Delille de la scène nationale de Châteauroux avec Je suis la bête, la compagnie circassienne Akoreacro ou encore les Grooms pour les arts de la rue. Ils sont tous issus de la région et connaissent aujourd’hui un rayonnement national.

L’émergence est-elle faite pour durer ?

Agnès Sinsoulier-Bigot attire l’attention sur le pacte Cahors, pacte financier lié à l’État qui plafonne l’investissement financier, pour ne pas dépasser +1,2 % par an, « alors que la masse salariale augmente chaque année ». La majorité des ressources de la région allouées à la culture venant de l’État, la dépendance est bien certaine. « Ce pacte financier a enlevé une certaine agilité d’action », déplore la vice-présidente de la région, « et nous devons sans cesse organiser un roulement pour accompagner de nouvelles têtes, de nouveaux talents et retrouver une certaine marge de manœuvre. La région souhaite vraiment soutenir l’émergence et il nous faut trouver les moyens de ne pas tomber dans la rigidité. » L’équilibre à trouver implique en effet de pouvoir continuer de soutenir les initiatives théâtrales en place en plus des talents émergents. Il faut enfin prendre en compte les questions liées au suivi, souvent nécessaire pour éviter l’essoufflement ou le feu de paille.

Dans ce contexte, la région se veut vigilante vis-à-vis de l’émergence, en lui donnant notamment la meilleure place possible au sein de chaque dispositif. En ce sens, la rencontre récemment tenue à Avignon leur a permis de s’attacher davantage à prévenir le déclin de certains artistes émergents. Durer, à l’heure où les subventions sont toujours plus rudement acquises, aurait presque valeur de résistance. Mais la création issue de l’émergence est-elle destinée à durer ?

Toute cette attention portée à l’émergence ne fait partie d’aucun cahier des charges et advient toujours en filigrane. Il n’existe in fine aucun critère encore strictement défini. Qu’elle ne soit pas ancrée et définie clairement ne constitue d’ailleurs pas forcément un point négatif, puisque cela permet de préserver une certaine malléabilité nécessaire à tout champ artistique. C’est peut-être même cette initiative spontanée qui offre à l’émergence sa chance.

Louise ALMÉRAS