Dans un premier roman brillant et profondément humain, Donbass (éditions des Arènes), pour lequel il a obtenu le prix Albert-Londres 2019, Benoît Vitkine nous entraîne dans les eaux glauques de la violence, là où le crime fait office de révélateur de nos folies comme de nos bontés.

Donbass est une région partagée entre l’Ukraine et la Russie, située entre la mer d’Azov et le fleuve Don. Donbass est un bassin houiller qui a perdu de sa superbe depuis 2014 et la révolution de Maïdan, lorsque la victoire des pro-européens a fait germé un conflit armé opposant le gouvernement ukrainien aux séparatistes des régions orientales de Donetsk et de Lougansk, soutenus par la Russie. Donbass est le théâtre où Benoît Vitkine a placé son intrigue, précisément à Avdiïvka, ville de l’oblast de Donetsk gardée par les forces ukrainiennes, ville symbole de la guerre, à la lisière du front, là où les immeubles semblent avoir résisté à une guerre chimique, là où même les chatons se suicident… le bout du monde.

Benoît Vitkine, Donbass, Les ArènesL’un des personnages principaux est Henrik Kavadze, le chef de la police locale. Âgé de cinquante-quatre ans, il a fait la guerre en Afghanistan, une guerre dévastatrice à tous points de vue. Il est désabusé d’avoir vu corruptions et trahisons, peine à définir encore le mot « justice ». S’il est connu pour être un original, il reste droit et a la confiance de sa hiérarchie.

Il se trouve confronté au meurtre sordide d’un gamin de six ans, Sacha Zourabov, abandonné dans un terrain vague, à moitié couvert de neige, « les membres gelés écartelés en croix […], un poignard au manche de bois était planté jusqu’à la garde dans le ventre de l’enfant […]. Un frêle papillon de nuit aux ailes pâles et fragiles. » Un acte déplacé, incongru, révoltant, qui semble ne pas résulter des assauts de la guerre, en dépit du fait que le couteau appartient à un soldat – tous les incorporés recevaient un même modèle lors de leur enrôlement. Henrik se lance dans le magma informe des passions humaines et s’emploie à faire tomber les masques, notamment celui de son ami d’enfance, Levon Andrassian, patron de la cockerie, l’homme le mieux informé de la région, à ses heures de loisir trafiquant d’héroïne à la solde de Balouga, un policier de la brigade d’Henrik.

« Henrik eut soudain, comme jamais auparavant, la certitude que la guerre allait durer encore longtemps. S’installer comme un molosse dans la niche d’un caniche et ne plus jamais en bouger. Henrik ne pouvait pas éternellement la tenir à distance. Il avait cru pouvoir rester dans sa tour, inatteignable, un simple témoin de l’Histoire et de la folie des hommes. Il s’était leurré. Non seulement la guerre s’était infiltrée en lui depuis longtemps, mais à présent elle exigeait qu’il s’engage, qu’il avance ses pions sur le grand échiquier sanglant […]. Il n’y avait pas d’anges gardiens dans le Donbass. »

À côtoyer les ombres, les fantômes intimes d’Henrik viennent le tourmenter et le font s’interroger sur sa vie, ses engagements, ses dérobades. Les guerres laminent, marquent au fer rouge, transforment. S’il est difficile de se rappeler à quoi les lieux ressemblaient avant la dévastation, il est tout aussi ardu de se rappeler qui l’on était alors.

« Quand il était rentré d’Afghanistan, il lui avait fallu plusieurs années pour ne plus ressentir la fadeur de la vie civile. Là-bas, à la guerre, tout était plus éclatant, les sentiments, les joies, les peines, la mort… Même l’horreur. C’est pour cela qu’il s’était engagé dans la police, pour tenter de retrouver un peu de cette lumière crue qui exacerbait chaque sensation. »

La guerre rend plus vivant, comme tout risque, elle met à nu et dévoile les caractères, minant la psychologie humaine, exaltant les sentiments, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. Est-on héros ou assassin ? Bon ou méchant ?

L’histoire se déroule en 2018 ; la guerre s’enlise, vieille de quatre ans, un temps qui l’a rendue familière, qui l’a installée comme une routine dans laquelle l’on tente de préserver l’illusion d’une vie normale. Ce sont principalement les femmes âgées qui s’y attellent, ces veuves impassibles dont les maris se sont épuisés à la mine, « fatigués de tout donner à des corps trop massifs, des vies trop brutales ». Elles s’épaulent, le sourire aux lèvres, accueillantes, chaleureuses. Elles sont pipelettes mais aussi trésors d’informations et d’émotions. L’auteur leur rend un tendre hommage à travers de magnifiques portraits. Il s’interroge en même temps sur le sens d’une guerre dont le front ne bouge plus, une folie, une absurdité… D’autant plus que les gradés sont capables de s’entendre pour interrompre les hostilités le temps de l’enterrement d’un enfant, cérémonie où chacun ressent le besoin animal, primitif, de se rapprocher de l’autre, trouver du réconfort au-delà des mots.

« Foutue guerre […]. On s’entre-tuait depuis quatre ans, on s’évertuait à vider consciencieusement les stocks d’armes et de munitions inépuisables de la glorieuse Union soviétique, mais quand les grands chefs le décidaient, on était capable de s’entendre. »

Benoît Vitkine est correspondant du journal Le Monde à Moscou. Il a vu naître la guerre du Donbass et a suivi son déroulement. Il a donc l’expérience du terrain et maîtrise les enjeux des affrontements. On sent au fil du roman le terreau journalistique, la précision de l’œil de l’observateur aguerri, sans que cela ne soit lourd. Nous suivons l’enquête avec intérêt, en prêtant surtout attention au Donbass, personnage à part entière, champ de mines et de haines d’une guerre fratricide, région marquée par une misère dont l’on ne devine pas le terme, là où l’on boit sec, où l’on parle haut, où l’on cogne fort.

Le style est fluide, touchant et incarné, d’une terrible beauté dans des pages qui semblent touchées par la grâce – par exemple quand il nous décrit la traversée hallucinée que fait Henrik d’un pré où paissent quelques vaches et qu’il pense soumis à une pluie de feu. Les voix que l’auteur nous donne à entendre sont contrastées et profondément humaines. Les atmosphères sont parfaitement rendues, que ce soit celle d’une guerre étrange à force de n’en plus finir, d’un camp de base militaire, d’un champ de bataille afghan ou encore de bars coupe-gorge. L’interrogation qui sous-tend le roman est éternelle et d’importance : comment s’installe une guerre dans les esprits de ceux qui la font et de ceux qui la subissent ?

« Aucune guerre n’est jamais remportée. Elles ne sont jamais combattues. Le champ de bataille ne fait que révéler à l’homme sa folie et son désespoir. » (Faulkner)

Stéphanie LORÉ

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Benoît Vitkine, Donbass, Les Arènes, 2020, 288 p., 18 €

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