En ce temps de crise sanitaire, les professionnels de la culture brandissent encore et toujours la nécessité de la « création artistique » pour obtenir des aides publiques. Mais cette création artistique porte une forte charge de subjectivité. Mieux vaudrait parler de « liberté d’expression artistique », qui porte en-elle une valeur universelle, en accord avec les droits humains fondamentaux.

Durant cette tragédie de la COVID-19, j’observe que les professionnels de la culture brandissent, encore et toujours, la « haute nécessité » de la « création artistique » pour obtenir des aides publiques. On entend que l’art est essentiel pour éclairer nos esprits et qu’un gouvernement qui refuse l’ouverture des cinémas et des théâtres perd le sens des valeurs. Ainsi de la colère d’Isabelle Adjani assénant cette vérité au président Macron : « Nous savons, vous savez, que nous, vulnérables mais indestructibles artisans de la culture, sommes un gage majeur de démocratie dans un pays, que notre existence sécrète un antidote puissant à tout ce qui peut être liberticide. »

Même les acteurs qui bénéficient peu des aides à la « création artistique » en font une arme de défense, tels le mouvement des indépendants (manifeste) ou le SYNAVI ! Je vois aussi des élus qui organisent des « forums de la création » pour réfléchir, par ce biais si traditionnel, aux changements de politique culturelle qu’ils ont promis avant les élections municipales.

Ainsi, les bouleversements imposés par la crise n’ont-ils pas eu d’effets sur la formule magique de la « création artistique«  qui, pourtant, ne peut avoir qu’une place marginale – non essentielle – dans la politique publique. Il vaudrait mieux changer de braquet et revendiquer la valeur de « la liberté d’expression artistique » qui, elle, est fondamentale dans une démocratie comme la nôtre.

Et ce, pour quatre raisons majeures.

1/ Un argument vite détourné

L’argument de la création artistique a évidemment sa noblesse ; il signe la valeur collective que la société accorde à l’excellence dans chaque discipline artistique.

Sauf qu’au fil du temps, le mot est resté mais le sens a changé. Il est facile d’observer que les « créations » sont trop souvent soutenues pour leur utilité économique. L’artiste passe pour « entrepreneur culturel » et la « création » est devenue le haut du panier de « l’économie créative ». Certaines collectivités en ont même fait un atout de leur attractivité forgée aux fers de la concurrence des territoires.

Et quand il ne vend pas sur un marché, le créateur répond à des appels publics à forte utilité sociale, urbaine ou éducative, mais tout aussi concurrentiels ! La « création artistique » devient moins essentielle que fonctionnelle ; faut bien que ça serve !

2/ Un argument affaibli par le secret

Il faut surtout reconnaître la place tout à fait mineure de la « création artistique » dans les négociations de la politique publique. Il ne faut pas s’en étonner puisque, pour apparaître dans la politique culturelle, la « création » a été sélectionnée sur la base de jugements d’experts qui sont, inévitablement et heureusement, subjectifs et relatifs aux seules personnes qui ont présidé à la sélection. De plus, la valeur artistique est si peu objective que les dispositifs « experts » vont de pair avec le « secret des délibérations », règle d’or de toute politique de « création artistique » qui pourtant s’accorde bien mal avec les ambitions démocratiques de transparence et de non-favoritisme des décisions d’intérêt général.

3/ Un argument cruel

Notons que cette fascination pour la « création » est cruelle pour la liberté. Elle se prétend d’intérêt général mais elle coupe en deux le monde des expressions artistiques : les expressions sélectionnées par les experts montent en gloire, les rejetées n’ont qu’à faire silence et se débrouiller par elles-mêmes. Ainsi, l’élu qui tient à promouvoir la « création artistique » ne fait pas qu’honorer les arts ; il manie, tout autant, la guillotine de l’arbitraire des jugements esthétiques d’experts. D’ailleurs, chacun le sait, et trop souvent, l’accepte.

4/ Un argument niant l’art en liberté

Voici une raison ultime qui devrait conduire à abandonner l’argument de la « création artistique » pour justifier le soutien public aux artistes… du moins lorsque l’on croit vraiment à la puissance de l’imaginaire artistique dans le cheminement difficile de notre humanité commune.

Malraux n’a jamais failli de le dire et de le redire : l’œuvre d’art ne dort jamais tranquille. Aucune « création artistique » n’a une valeur unique, figée, identifiée une fois pour toutes. Elle ne vit que de métamorphoses de sens et de valeur, sinon elle ne serait pas œuvre de l’art : « Lorsque nous découvrons que la clef de la création est dans sa rupture, l’art, sans se séparer de l’histoire se lie à elle en sens inverse, et autrement » (Malraux, Les voix du silence, 1952, p. 621).

Gardons l’essentiel : la « création artistique », au jour de l’expertise secrète, n’a qu’une valeur relative et de circonstances. Quand la politique culturelle prétend lui attribuer une valeur d’excellence pour la société entière et pour l’éternité, elle abuse ! Elle fait comme si la valeur d’art était coincée dans un objet alors que, comme le dit Malraux, elle est dans les libertés de ceux qui lui donnent sens, l’interprètent, se l’approprient ou la rejettent.

Un argument de peu de place

Enfin, un peu d’honnêteté : le temps passe et reconnaissons que l’éloge de la création artistique ne fait pas vraiment recette. Depuis cinquante ans, le programme national de soutien à la création a toujours été loin d’atteindre le mythique 1 % du budget de l’État. On la clame essentielle, mais elle ne l’est pas vraiment dans les chiffres de l’État ! On en dira autant des collectivités qui consacrent 4,5 % de leur budget aux dépenses culturelles mais seulement la moitié pour un vaste ensemble où est noyé le soutien à la création.

Préférer la liberté…

Changeons donc de regard et intéressons-nous plutôt à la liberté en art. Georges Steiner ne nous laisse pas le choix : « Dans une seule sphère de la condition humaine, être, c’est être libre. Et c’est dans notre rencontre avec la musique, l’art et la littérature » (in Réelles présences, NRF, 1991, p. 187).

Voilà bien l’enjeu politique essentiel : il est dans le regard libre que chacun porte sur ce qui sera art pour lui. Il est dans les entrechocs des multiples libertés de dire le sens d’une expression artistique. Il n’est pas dans une valeur figée sur un objet, fut-il qualifié de « création artistique » par quelques-uns.

Les relations à l’art sont si mystérieuses qu’il nous faut suivre Georges Steiner quand il nous dit : « Comment la greffe prend-elle sur notre être ? La réponse la plus honnête serait que nous n’en savons rien. » D’autant, ajoute-t-il, que « la musique facile, des images puériles, la vulgate langagière, en son sens le plus bas, peuvent pénétrer jusqu’au plus profond de nos besoins et de nos rêves. Ils peuvent même prétendre s’y ancrer de manière irrévocable. » Et d’avouer : « Les premières mesures, l’accelerando martelé par Édith Piaf dans ‘‘Je ne regrette rien’’… font vibrer toutes mes fibres, brûlent froidement au fond de moi et m’induisent à commettre Dieu sait quelles infidélités à la raison à chaque fois que j’entends cette chanson et que je l’entends sans l’y avoir invitée, se répéter dans mon for intérieur ! » C’est donc bien la liberté des relations à l’art qui est première ; elle doit le rester et ne pas voir s’imposer la valeur formelle d’objets appelés « créations artistiques ».

Affirmer la priorité à la liberté d’expression artistique

Parions, donc, sur la liberté artistique pour dessiner de nouvelles perspectives à la politique culturelle et, pour cela, prendre les droits humains fondamentaux comme références de la politique publique. Ce n’est pas bien compliqué puisque la France s’est engagée en 1980 à faire siennes les valeurs et exigences de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) de 1948, avec les deux pactes internationaux de 1966 qui l’accompagnent. Ainsi l’État de droit se doit-il de garantir les libertés fondamentales puisque « les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », comme l’énonce l’article 1 de la DUDH.

Parmi toutes ces libertés fondamentales dans notre démocratie figure la liberté de s’exprimer sous une forme artistique. C’est l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) qui l’énonce clairement. Explorons cette piste pour redonner du poids à l’enjeu des arts dans les politiques publiques.

La liberté d’expression artistique, liberté fondamentale pour l’Humanité

La liberté de l’expression artistique a une valeur universelle, autant que la liberté de la presse ou la liberté d’aller et venir. Il est d’intérêt général de la respecter, de la protéger, de la mettre en œuvre, comme toutes les autres libertés fondamentales, dont elle est indissociable. Ainsi, pour la politique publique, la liberté d’expression artistique vaut pour elle-même sans avoir besoin d’être utile ou rentable !

Elle est même indispensable pour le progrès de l’humanité. Si elle devait être mise en cage, la famille humaine resterait figée sur des certitudes esthétiques et morales. Elle détruirait son propre idéal qui est fondé sur le développement des êtres libres et dignes. C’est pourquoi les responsables publics doivent priorité aux « libertés d’expressions artistiques » émergeant de la diversité des imaginaires. Celles et ceux qui ont subi le rejet du rock, de la BD, des jeux vidéo, de la techno, savent que ces libertés d’expressions artistiques ont marqué l’humanité alors même que les experts niaient totalement leur valeur de « créations artistiques »… Rien d’abstrait, ici, car ça, c’est du vécu !

Une liberté réelle de s’exprimer artistiquement

L’autre qualité de la liberté d’expression artistique est qu’elle doit être réelle. Il ne suffit pas de dire que tout artiste est libre de peindre ce qu’il veut ; s’il n’a pas d’atelier, pas de matériel, pas de quoi vivre ou pas de relations avec une galerie, sa liberté effective de s’exprimer par la peinture est réduite. Au nom de son droit universel à la liberté réelle de s’exprimer artistiquement, il a la légitimité de demander au responsable public d’accéder à plus de « capacités effectives » d’expression de sa liberté.

Madame Shaheed, dans son rapport à l’ONU sur ce sujet, a détaillé les situations qui peuvent entraver arbitrairement le droit de chacun de s’exprimer artistiquement. Retenons par exemple l’absence de protection sociale, la pression économique trop forte de sponsors ou d’acheteurs des œuvres, des interventions hostiles du voisinage ou l’absence d’accès aux marchés ou aux circuits des financements publics.

Il y a donc beaucoup à faire pour honorer la valeur de liberté d’expression artistique, fondatrice de notre démocratie.

Une liberté en permanence sur le chemin

Autre volet de la liberté d’expression artistique : elle est toujours une affaire collective, nous rappelle le rapport Shaheed. Le créateur de « création » n’est pas un magicien qui crée spontanément au sortir de son rêve. Il s’entoure d’autres personnes. Les techniciens, les gestionnaires, les médiateurs, les vendeurs et toute les personnes associées à l’expression contribuent à l’exercice concret de la liberté artistique. Toutes ces personnes doivent pouvoir gagner en liberté et en dignité dans ces processus d’expression artistique.

Pour s’en assurer, elles devraient bénéficier de temps, de ressources, d’opportunités pour entrer en « relations bénéfiques » entre elles, pour s’écouter, se mettre d’accord, faire des essais, rectifier et, peut-être, aboutir à une réalisation à montrer ou à vendre ! La liberté réelle d’expression artistique se joue dans ces interactions de libertés fondamentales ; c’est pourquoi elles doivent être privilégiées par la politique culturelle.

La meilleure formulation qui me vient à l’esprit est celle de Robert Filliou quand il énonce « le principe d’équivalence » dans la création permanente : « Bien fait – mal fait – pas fait. » Avant d’être faite, l’œuvre a été précédée d’essais inaboutis, eux-mêmes précédés de moments où l’on pense et discute sans rien faire. Ces moments s’entremêlent, dans de multiples hésitations et, au final, la seule permanence n’est pas dans le produit à vendre et admirer ; elle est dans ces processus de coopération des libertés qui répondent aux valeurs universelles de l’humanité.

Une liberté délibérante

Le droit à la liberté d’expression artistique s’exerce sur terre ! Il sait les limites de moyens disponibles, tant pour l’expression artistique que pour les autres libertés fondamentales. Pourquoi donner plus à l’un qu’à l’autre ?

La politique culturelle de « la création » a choisi la subjectivité et le secret de « l’excellence » artistique. La politique de la « liberté d’expression artistique » offre un cadre de négociations différent qui repose sur la discussion, la conciliation, la coopération… Elle exige que s’exerce le droit de participer et d’avoir une juste place dans les processus de délibération. Le principe de ces palabres a été bien défendu par Amartya Sen dans L’Idée de justice : il consiste à ajuster les libertés par la discussion raisonnée pour apprécier comment une décision publique permet à une personne de développer sa capabilité, c’est-à-dire d’accroître sa liberté réelle d’agir en autonomie. C’est le temps pour chacun de dépasser les libertés rivales pour répondre aux enjeux d’humanité !

Ainsi, la liberté d’expression artistique promet un cadre de négociations publiques qui ne supporte ni l’arbitraire, ni le secret, ni le mépris.

Mais, on le sait, ces temps de palabres sont pénibles aux egos démesurés. Il est possible que certains artistes préféreront revenir à la technique du dossier administratif à remplir avec décisions prises en secret. Mais alors, il ne faudra pas se plaindre de la technocratie aveugle et de l’arbitraire des politiques dans la répartition des aides publiques.

Une liberté fondamentale à respecter et protéger

L’humanité rend universelle la liberté d’expression artistique, mais rien n’arrête nos imaginaires, de jour comme de nuit ! Massivement, les pires figures de malheur, de désordre, de haine et de destruction vont émerger de ces libertés artistiques1 ! On entend alors que les « bonnes » valeurs de l’humanité sont bafouées (et encore plus souvent que la religion est blasphémée !). L’actualité des « cancelled culture » montre que l’enjeu de préserver la valeur universelle de l’expression artistique se joue au quotidien. Que faire de ces libertés en rupture avec les canons de vertu et de beauté d’une humanité soucieuse du vivre ensemble ?

La réponse est grandement dans le rapport de madame Shaheed qui veille bien à rappeler qu’il ne faut jamais confondre la représentation du réel avec le réel : « Les artistes devraient pouvoir explorer le côté sombre de l’humanité et représenter des crimes ou ce que certains considèrent comme de ‘‘l’immoralité’’ sans être accusés de les promouvoir. »

Dans notre travail collectif sur les droits culturels en Nouvelle-Aquitaine, nous avons pris appui sur ce rapport pour suggérer que les responsables publics se dotent d’un comité d’appui à la liberté d’expression artistique. Il serait consulté pour apprécier la complexité des situations où la liberté effective d’expression artistique est mise en cause. Un tel comité apporterait les éléments nécessaires à une décision publique, solidement argumentée au regard des droits humains fondamentaux, dans l’espoir de calmer les manifestations polémiques si contradictoires avec l’impératif de progresser vers une humanité durable dans un monde durable.

Globalement, la sagesse face aux écarts d’appréciations que promettent, inévitablement, les libertés d’expressions artistiques consiste à organiser le dialogue critique des libertés : il ne suffit plus de prévoir des médiateurs apportant aux ignorants le sens des créations sélectionnées par des experts ! Il faut plutôt reconnaître que les personnes, libres et dignes, ont leur propre goût mais que les libertés artistiques qu’elles n’apprécient pas ont tout autant droit universel d’être accueillies par la famille humaine. Ce qui importe alors, ce sont les temps d’interactions où la réciprocité des critiques, à défaut de partager une « culture commune », permet de faire humanité ensemble, sans mépris pour le mauvais goût… toujours celui des autres !

C’est sans doute dans cette voie de la reconnaissance réciproque des libertés et dignités des autres que l’on peut espérer une humanité plus juste.

Jean-Michel LUCAS

1 Pour illustrer la complexité de ces jeux de liberté artistique, il me vient en mémoire ces moments de 1977 où ont émergé les Sex Pistols, dont la liberté artistique était si destructrice d’humanité que même leur maison de disques a rompu leur contrat ! Abomination sur fond de drogue et de mort suspecte, avec un pouvoir maléfique d’attirance de la jeunesse. On dirait vite que cette liberté d’expression artistique est en tout point incompatible avec une saine humanité. Puis le temps passe et que découvre-t-on quarante après ? Glorifiée par le lieu dans lequel l’État français a consacré le plus gros budget pour la musique, une exposition sur la période punk à la Philharmonie ! Était-il bien nécessaire d’attendre quarante ans pour apprécier la valeur d’humanité de ceux dont les imaginaires bousculent les certitudes ? Qui saura faire amende honorable pour l’avenir !