Emmanuelle Pirotte, retour aux sources de la littérature

Emmanuelle Pirotte, retour aux sources de la littérature
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Dans Les Reines, son nouveau roman qui paraît ce mois-ci aux éditions Le Cherche Midi, Emmanuelle Pirotte nous émerveille d’une histoire qui puise dans la manne céleste de différents genres, de la mythologie grecque à l’anticipation, en passant par l’« Edda » nordique et la tragédie shakespearienne. Le cocktail est détonant et ouvre à des questionnements très contemporains. La littérature, cet universel…

Emmanuelle Pirotte est une auteure qui possède l’art de se renouveler et ce, depuis son premier roman, Today we live, qui nous ramenait à l’époque de la bataille des Ardennes. Elle nous a par la suite fait vivre une pandémie – De profundis –, la colonisation des Indiens d’Amérique du Nord – Loup et les hommes –, une épidémie de peste à Londres – D’innombrables soleils –, les malaises de notre société – Rompre les digues.

Les Reines nous projette dans un monde d’après la Chute, d’après l’éradication de l’humanité que les hommes ont mise à mal. La Terre Mère a accepté sa renaissance à la condition que seules les femmes règnent. C’est un temps où les hommes sont relégués au second plan, un temps où la société a renoncé au progrès – soins médicaux, livres, écrans, désormais « témoins muets et opaques d’une humanité terrifiante et de plus en plus énigmatique au fur et à mesure que les siècles défilent. »

Il est difficile de retrouver un équilibre « lorsqu’il faut reconstruire sur les cendres d’une civilisation qui a œuvré à son propre anéantissement ». Et partout, ce n’est que guerres de pouvoir, conquêtes de territoires, les codes du pouvoir étant les mêmes pour les hommes que pour les femmes, celles-ci ne se montrant pas moins hargneuses, pas moins orgueilleuses, pas moins avides de puissance. Elles sont, dans le monde imaginé par Emmanuelle Pirotte, des amazones qui se servent des hommes comme esclaves sexuels, à seule fin de se reproduire ; elles sont redoutables et sanguinaires, telle Edda du Danemark, l’un des personnages principaux du roman, assoiffée de vengeance. Ses foudres visent particulièrement la Sibylle et Milo, le Gypsy.

La Sibylle

Alba est née dans un château d’Édimbourg, dernière héritière d’une longue lignée de femmes, reines des Hautes Terres. Elle a aimé combattre avec fureur, contredisant ceux qui pensent que les femmes n’ont pas la passion de la guerre – « une femme peut se révéler abjecte, retorse, envieuse, fourbe, d’une patience diabolique, destructrice et narcissique ; c’est une créature nuisible et prédatrice. Je le sais parce que cette créature, c’est moi. »

Des années plus tard, après avoir commis nombre d’actes d’une cruauté sans nom, jusqu’au plus ignoble, elle est devenue la Sibylle et vit depuis quatorze ans, avec son servant, sur une île perdue au milieu de l’océan Atlantique, ayant fait vœu de ne plus attendre d’aide de l’extérieur, passeuse des messages de la Terre Mère. Sa fonction l’étonne, elle qui a l’âme si noire. Elle est arrivée là en raison de ses dons mais surtout parce qu’elle désire trouver l’oubli, anéantir toute volonté. Le temps lui ayant prouvé qu’il est impossible de fuir sa mémoire, l’infamie, la honte, elle écrit.

« J’écris pour expier. J’écris pour m’obliger à revivre le passé et à affronter celle que je fus. Je dois savoir si cette femme qui vécut dans le monde pendant trente-cinq années existe encore quelque part en moi. »

Elle écrit pour régler des comptes avec elle-même, pour témoigner qu’il faut vivre avec ce qui est perdu, que l’être humain semble ne rien avoir appris des leçons d’antan. La maigre sagesse qu’elle a retirée de son séjour sur l’île est qu’il y a un « mystère qui nous échappera toujours, jusqu’à ce que notre espèce ait disparu de la surface du globe terrestre. Car nous disparaîtrons. Et ce n’est pas bien grave ! » puisque « l’humain n’est pas l’aboutissement de la création, le plus parfait des êtres vivants sous le soleil. Il peut au contraire se révéler le plus maladif, le plus lâche, le plus méprisable. »

« Et pourtant nous avons cru à notre supériorité […] Après tous ces millénaires de domination masculine, nous nous sommes éveillées à notre immense part d’ombre, et avons bu au graal de la puissance et de la gloire. Et nous en voulons toujours plus. Sur chaque continent des femmes puissantes mènent d’inutiles combats contre d’autres femmes puissantes. Il n’y a que les peuples nomades qui ne soient pas esclaves de la volonté d’écraser, de dominer, de vaincre, de régner sans partage. Ce sont les filles et les fils préférés de la Terre. »

Milo est l’un de ceux-là.

Milo, le Gypsy

Milo fait partie de la tribu des Brittania, des Gypsies, des élus, les enfants adorés de la Terre Mère, cependant apatrides, sans attaches. C’est un garçon séduisant, effronté, vif et vrai, habité d’une tension, d’une attente sans objet, un poids qui risque de le dévorer. Son cœur pur est envahi de ténèbres, le voile sombre du secret.

« Une fatalité pesait sur sa vie depuis qu’il était entré en ce monde. Un secret dont il n’avait aucune connaissance, qui le rongeait doucement, sans bruit, comme un cancer. »

Il prend parfois la fuite pour vivre quelque temps avec les Gadjés, ce qui est interdit depuis toujours chez les Gypsies.

« Dans le petit monde clos qui est le leur, la moindre incartade, le moindre manquement aux lois du groupe, aux codes d’honneur, le plus infime mouvement d’insoumission est perçu comme un geste de grande rébellion, passible de toute une série de mesures punitives. »

Sa chute est provoquée par Faith, celle qu’il a adoptée, jeune adolescent, parce qu’il sait ce qu’est être orphelin ; celle qui est un prolongement de lui-même – « Au sein de la grande famille, ce qui les unit ne porte pas de nom. » Faith, pourtant, l’aime d’un amour qui lui coupe le souffle.

Loin des siens, de son ancrage, Milo se sent vide. Les heures suspendues ont ôté tout sens aux jours. La souffrance est d’autant plus intense qu’il ignore ce qu’il cherche et ne sait pas où il va.

« Il n’a plus de lui-même qu’une image fragmentée, incomplète, il se voit comme un estropié, un homme à qui il manquerait un membre, ou même un organe vital. Il n’est plus qu’une carcasse dénuée de volonté, se laissant porter au gré du bon plaisir des hommes, du pas de son cheval et du temps qu’il fait. »

Ses errances le renverront aux sources, là d’où viennent les siens, et le rendront à lui-même.

Synergie

Les Reines tire son originalité et sa force du mariage entre les mythes, les légendes et les genres qui sont le berceau de notre littérature. L’auteure s’inspire des légendes nordiques qui racontent l’aube des peuples et l’éternel combat du Bien contre le Mal, son roman a un parfum d’épopée, de cette « Edda poétique » islandaise qui fait la part belle aux femmes, à la nature, à la divination. Elle puise dans les trésors de la mythologie grecque et fait revivre les Amazones, libres et conquérantes, déterminées à asservir la gent masculine. Elle revêt ses personnages des atours de la tragédie, antique comme shakespearienne, et nous régale d’une magnifique mise en abyme, Faith devenant comédienne et reprenant le rôle de Desdémone avec cette différence que, si elle est rebelle, elle n’est cependant pas victime. La tragédie dit la tyrannie des hommes, leur incommensurable vanité, condamne leurs jalousies et leurs violences ; elle est riche de vœux de vengeance, de filiations cachées et fait de l’amour une passion, si brûlante qu’elle devient mortifère. Faith et Milo se perdent et se retrouvent pour mieux se perdre et se retrouver encore.

« Il l’aime à en mourir, comme dans les contes, comme dans les poèmes. Que peut bien procurer à une femme un tel amour venant d’un homme ? […] Peut-être leur amour est-il, à lui seul, la justification absolue de la présence de l’humanité sur Terre ? Son rachat. L’amour rédemption et souverain, triomphant. »

Emmanuelle Pirotte nous parle d’amour, de l’égalité entre hommes et femmes qui semble être une dangereuse chimère.

« Le pouvoir gagné de haute lutte par les femmes est fragile, parce que ces dernières, tout au fond de leur cœur, demeurent incrédules à l’égard de leur position dominante. Rien de plus vulnérable que celui ou celle qui ne parvient pas à croire en sa force, qui ne peut donc en mesurer l’étendue, ni l’exercer en toute sérénité et sans l’ombre d’un scrupule, sans une once, si infime soit-elle, de culpabilité. Rien de plus méfiant, de plus fébrile, de plus cruel que cet humain qui ne peut sortir de la sidération d’être enfin devenu le maître. »

Le pouvoir, et la violence qui lui est inhérente qu’elle soit physique ou morale, est un autre thème majeur du roman – « […] le temps a beau passer, les civilisations s’effondrer et renaître, rien ne changera. Les humains devraient n’avoir de cesse de cultiver l’accès à la part sacrée et innocente qu’ils partagent avec tout ce qui vit. »

Les Reines s’inscrit dans un projet lancé par les éditions Le Cherche Midi en août 2021 avec la collection “Cobra”. Il s’agit de redonner au roman le sens de sa définition première, est-il indiqué dans la postface : « récit contant des aventures merveilleuses ». Les éditeurs en appellent à un « retour au métier » et prônent « le fantasmé, l’irréel, l’allégorique ». Pari réussi pour Emmanuelle Pirotte dont l’imagination fertile réjouit le lecteur.

Stéphanie LORÉ

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Emmanuelle Pirotte, Les Reines, Le Cherche Midi, 2022, 528 p., 21 €

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