Est-ce qu’il y a la moindre guerre aujourd’hui qu’on ne soit pas en train de perdre ?

Est-ce qu’il y a la moindre guerre aujourd’hui qu’on ne soit pas en train de perdre ?
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CRITIQUE – Dans son premier roman, Les Missionnaires (Éd. Gallmeister), Phil Klay nous entraîne dans une très actuelle et passionnante réflexion sur la guerre et les multiples visages qu’elle revêt, interroge notre mission d’être humain et ce qu’elle peut encore avoir de sacré dans un monde qui perd la boussole. De l’intime à l’universel.

La Colombie est une « terre de psychopathes violents et extravagants », un pays où la paix est impopulaire, où les alliances sont nouées en fonction de la somme à gagner plus que selon des principes humains et moraux. Sur ce vaste territoire, champ d’opérations diverses, quatre personnages vont se croiser et questionner le sens de leur mission.

Abel, l’orphelin

Phil Klay, Les Missionnaires, Gallmeister couvertureAbel est né en Colombie et y a tout perdu au temps des paracos (les paramilitaires) et des guérilleros, son village à feu et à sang, sa famille décimée et lui réduit en cendres. Le petit Abelito d’alors n’est plus.

« Parler de cette part de ma vie, c’est parler d’une autre personne, comme d’un personnage d’histoire, un garçon avec un père, une mère et trois sœurs, une jolie, une intelligente et une méchante […] La plupart des gens pensent qu’une personne, c’est ce qu’on a devant soi, qui déambule tout de chair, de sang et d’os, mais ce sont des bêtises. La chair, le sang et les os ne font qu’exister, sauf qu’exister, ce n’est pas vivre, et la chair, le sang et les os ne constituent pas une personne à eux seuls. Une personne, c’est ce qui se forme là où se trouvent une famille, une ville, un endroit où l’on vous connaît. Où tous ceux qui vous connaissent brandissent un petit miroir invisible, et dans chaque miroir, tenu par des proches, des amis ou des ennemis, s’affiche un reflet différent […] Une personne, c’est ce qui se forme quand on rassemble tous ces reflets autour d’un corps. Alors que se passe-t-il quand, un par un, les gens qui tiennent ces miroirs devant vous disparaissent et vous sont arrachés ? C’est simple. La personne meurt. Et la chair, le sang et les os survivent, ils arpentent la terre comme si la personne existait toujours, alors que Dieu et les anges savent que ce n’est pas le cas. »

Mis à l’abri par son père, Abelito s’est demandé pendant longtemps, trop de temps, s’il aurait pu faire quoi que ce soit pour aider sa famille ou s’il eut mieux valu mourir avec eux. Dans un cas comme dans l’autre, il sait avoir manqué de courage. Il retrouve une place dans le monde quand Osmin lui met une arme dans les mains et parle de revanche. Abel n’est plus Abelito, l’enfant s’est effacé face à l’adolescent aiguillé par une force nouvelle qu’il met au service de Jefferson Paúl López Quesada, tête pensante des paracos. S’il acquiert les faveurs du chef, son vide intérieur est cependant abyssal. Sa rencontre avec Luisa, fille du maire de la ville de Rioclaro, va redonner de la couleur et un sens à sa vie.

« Je me sentais toujours comme un fantôme, à hanter mon propre corps plutôt qu’à vivre ma vie, mais au fil du temps, je décidai qu’il y avait une chose, une seule, qui m’ancrait à ce monde. J’avais sauvé Luisa. »

Mais peut-on résilier un pacte signé avec le diable ?

Mason, le soldat médecin

Le père de Mason travaillait à la mine et a appris à son fils qu’« effectuer un travail dur, un labeur physique, était la meilleure façon de se calmer et de fixer son esprit sur Dieu ». Quand Mason s’est engagé dans les Forces Spéciales en tant que médecin, son travail ne lui a pas semblé différent de celui de son père, partir en mission c’est se comporter avec honneur, c’est être un bon soldat, un bon citoyen, un homme digne de ce nom.

« Et je veux que mon enfant comprenne ce que c’est d’avoir un père qui met tout son cœur et toute son âme dans ce qu’il fait, et qu’elle en retire un sentiment d’identité, de valeur et de sens. »

La voix de Mason est celle par laquelle Phil Klay, ancien Marine combattant en Irak, exprime ce qu’est être un soldat. Les combats qu’il décrit sont d’un réalisme stupéfiant, tout comme les ressentis physiques : comment les oreilles se tendent, comment la respiration se fait courte, comment le cœur martèle la poitrine, comment l’esprit se fait vif. La guerre intensifie le sens de la réalité, aiguise l’instinct de prédateur couplé à la vigilance de la proie. Il dit également la difficulté de mettre en mots le vécu et combien ce qu’il a vu l’a changé, combien la paix devient une chose étrange à concéder pour un soldat et combien est terrible l’impression d’être un père merdique lorsque l’on repart en mission.

Après l’Afghanistan, Mason est envoyé en Colombie pour entraîner les forces locales.

« Je n’aurais pas pu l’expliquer clairement à l’époque, mais cette mission avait fait naître en moi une certitude absolue : je préférais l’ennui mortel de la Colombie à l’excitation de l’Afghanistan. Je préférais les stratégies aux tactiques, le progrès au bain de sang, gagner des guerres lentement plutôt que des victoires immédiates et palpitantes lors de combats inutiles. »

Juan Pablo, le gradé

Juan Pablo est lieutenant-colonel dans l’armée colombienne et travaille en partenariat avec les Forces Spéciales – Mason est son interlocuteur – ou avec qui peut servir ses intérêts. Ce que Juan et les siens veulent, c’est un accès à ce que les Américains peuvent leur fournir. Juan a fait partie des premiers bataillons anti-narcos, ceux qui, après le onze septembre, sont devenus des narcoterroristes, cibles des Américains. Son propre père faisait partie de l’armée, un ordre ancien qui protège, un ordre au devoir moral à l’intensité quasi religieuse.

« Tout fonctionnait en termes de traditions, de code moral, de régulations et de réactions entraînées, tout comme les ordres, sauf que dans un monastère, tous ces éléments s’articulent autour d’une contemplation émerveillée d’un Dieu existant aux marges de l’histoire, et dans l’armée, ils s’articulent autour d’une œuvre violente qui permet à l’histoire de se dérouler. »

Il reconnaît pourtant ses failles et sait que sa fille Victoria, idéaliste, le jugera probablement sévèrement.

« Peut-être qu’un jour, la Colombie ira tellement mieux que ma fille me regardera et, entourée des murs épais de la civilisation, observant le chaos du passé à travers un verre semi-opaque, elle verra un homme mauvais et violent. Et au-delà, plus profond au cœur de la nature sauvage, elle verra son grand-père, un monstre, un général dont l’unité avait participé au pire genre d’abus que les défenseurs des droits humains se plaisent à balancer au visage de l’armée. J’imagine que ce ne serait pas la pire des choses. Si sa génération vit un jour dans une sécurité telle qu’elle est en mesure de regarder la mienne avec dégoût, alors ça signifiera que le travail de toute ma vie aura été couronné de succès. »

Juan Pablo trace son chemin dans les obscurs embrouillaminis de la politique et est sans illusion, comme l’attestent ces mots à sa fille : « Les hommes sont faibles. Ne demande pas s’ils sont bons ou mauvais. Nous sommes immoraux. Demande plutôt s’ils sont meilleurs ou pires que l’époque dans laquelle ils ont vécu. »

Lisette, la journaliste de terrain

Liz est reporter de guerre. Elle a lié connaissance avec des Talibans, a couvert les trafics d’armes d’Haqqani – groupe armé islamiste –, a parcouru les contrées indiennes avec les Marines et les soldats, s’est trouvée au cœur des combats, enlevée et tabassée par des trafiquants de coca. Elle ne sait pas ce qui lui est arrivé…

« C’était le nœud du problème. Elle ignorait qui l’avait kidnappée. Elle ignorait pourquoi. Elle ignorait leur lien avec Jefferson. Elle ignorait quel intérêt Jefferson avait vu en elle. Elle ignorait pourquoi il l’avait relâchée. Elle ignorait ce que cela signifiait pour La Vigia [ville de Colombie dans le département d’Antioche, NDLR]. Elle ignorait ce que La Vigia signifiait pour l’armée. Elle ignorait ce que les Jesúses [anciens paracos, NDLR] signifiaient pour la région. Elle ignorait ce que cela signifiait pour le commerce de la cocaïne, pour le Venezuela, pour l’armée américaine, pour la société civile, pour les politiciens impliqués dans la planification du raid, pour les diplomates et les soldats qui avaient donné le feu vert, qui étaient passés à l’action et s’étaient trouvés profondément déçus en se rendant compte qu’elle n’était pas là-bas. Elle ignorait ce que cela signifiait pour les intérêts américains dans ce pays, le plus grand bénéficiaire de l’aide militaire américaine dans tout l’hémisphère ouest depuis des décennies. Elle ignorait ce que cela signifiait, point final. Alors quelle matière avait-elle pour écrire ? Elle avait traversé une série d’emmerdes. Mais les gens traversaient des séries d’emmerdes tous les jours. Ça n’en faisait pas un sujet d’article. »

Liz est une bonne journaliste de terrain, elle évite le récit d’événements horribles, trie le chaos pour lui donner un sens, éveiller l’intérêt des lecteurs, faire en sorte qu’ils se sentent concernés. C’est sa mission. Mais Kaboul l’a éreintée.

« Je me rends compte que je manque de souffle. Ou que j’ai fini par ne plus m’indigner. L’Afghanistan a le don de vous vider totalement, ce qui explique pourquoi les pseudos-correspondants de guerre adoptent une attitude de cynisme ordinaire bien avant leur temps. C’est notre version de ce regard perdu qu’affichent les anciens combattants. »

Quitter l’Afghanistan, c’est tenter de retrouver un sens à sa vie – « Je suis brisée, je suis brisée et j’ignore comment j’arriverai à combler ce trou que j’ai percé dans mon âme » –, faire en sorte que ses actes aient de la valeur. Elle rejoint en cela Abel, Mason et Juan : tenter de faire naître de l’humain de tas de merde.

L’essence de la guerre

Les différents points de vue adoptés par Phil Klay pour nous raconter l’histoire nous montrent la guerre sous de multiples angles et nous renvoient aux mêmes questions, comme un jeu de boomerang. Les combats sanglants et interminables laissent les populations exsangues, questionnent sur le sens des missions endossées et choisies. Aucune guerre n’est propre et les frontières parfaitement définies n’existent pas, c’est la nature même de la guerre d’être désordonnée et compliquée. Et, dans certains endroits, la protection des droits humains passe par une série de compromis abjects avec un pouvoir bâti sur la peur et le désir. Quand les enjeux nous dépassent, dans le brouhaha des revendications et de la violence, est-il possible d’encore faire entendre sa voix ? Malmené par l’Histoire, des combats sales et sanguinaires, chaque personnage s’interroge sur sa vie et le sens de ses actes, sur, pourrait-on dire, sa mission d’être humain. Quel est donc notre réel champ d’action ?

« Dans une guerre comme celle-ci, peu importait combien de fanatiques grouillaient près de vous. Peu importait de soulever les passions d’un peuple en diabolisant le gouvernement, ou les capitalistes, ou les libéraux, ou les conservateurs, ou les catholiques, ou les protestants, ou les musulmans, ou les juifs. Ce qui importait, c’était le système global et interconnecté générant les richesses et la technologie qui détermineraient l’issue de cette guerre, et de toutes les guerres à venir. Ce système-là, c’était la civilisation. C’était le progrès. »

 

Stéphanie LORÉ

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Phil Klay, Les Missionnaires, traduit de l‘américain par Laura Derajinski, Gallmeister, 2022, 569 p., 26,20 €

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