Nombreux sont les articles qui paraissent sur l’importance de l’art dans les prisons comme outil culturel pour la réinsertion, contre la barbarie, pour plus d’humanité, etc. Mais rares sont ceux qui s’intéressent à ce qu’apporte le milieu carcéral dans la vie artistique : en quoi le travail dans les prisons influe-t-il sur la créativité ? Profession Spectacle a mené son enquête auprès de différents artistes confrontés à cette réalité atypique, difficile et riche.

D’ordinaire, on parle de ce qu’un projet théâtral en milieu carcéral apporte aux détenus, mais rarement de ce que cette expérience apporte aux professionnels du spectacle en termes d’opportunités artistiques. Pour appréhender cette réalité originale, nous avons rencontré le chorégraphe Thierry Thieû Niang, les metteuses en scène Maelle Faucheur, Lucie Nicolas, Sandrine Lanno, ainsi que Valérie Dassonville, directrice du théâtre Paris-Villette.

Appréhensions légitimes

Tous les artistes rencontrés pour cette enquête sont des professionnels du spectacle vivant, non spécialisés dans l’art en milieu carcéral. Tous menaient des projets artistiques plus ou moins classiques lorsqu’on leur a proposé de travailler en prison. Quand un travailleur social, un lieu culturel, un établissement pénitentiaire ou une institution (type Drac) vous sollicite pour un tout premier projet en prison, la question qui vient tout de suite à l’esprit est la suivante : « Que peut-on faire de théâtral en prison ?« .

« Avant d’y aller, je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait être, de ce qu’on pourrait y faire. J’y allais avec pas mal de fantasmes, puisque c’est un lieu qu’on ne voit jamais, auquel on n’a jamais accès », raconte Maelle Faucheur. Travailler en prison, c’est rencontrer l’inconnu. Comme dirait Lucie Nicolas, la prison, c’est un peu comme « la visite d’un pays qu’on ne connait pas ». On ne sait pas forcément ce qu’on va y chercher, ni ce qu’on va trouver.

Lucie Nicolas et Lucie Valon en jeu dans ''Foucault 71''. (© Isabelle Fortuné)

Lucie Nicolas et Lucie Valon en jeu dans « Foucault 71 ». (© Isabelle Fortuné)

Le maintien du récit collectif

Si le déclic pour travailler en prison est parfois lié au hasard d’une rencontre, ou plus simplement à la curiosité, cette expérience se révèle souvent être une manière de confirmer et de développer le geste artistique propre à chaque créateur.

Pour Valérie Dassonville, le travail en prison a permis de prolonger le travail de sa compagnie (le théâtre du Menteur) qui réhabilitait un théâtre en milieu hospitalier : « Les lieux fermés étaient des lieux auxquels on était sensible, auxquels on réfléchissait. Il y avait une part de curiosité chez moi en tant que metteur en scène, et puis cette chose qui correspondait à quelque chose de plus politique ». En travaillant à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, elle s’est rendu compte que l’enjeu artistique du théâtre en prison est celui du maintien d’un récit collectif. En effet, « placer la poésie ou la métaphore au cœur de lieux difficiles, au sens où ce qu’on y vit est difficile, permet de maintenir un récit collectif. À cause des barrières contextuelles, symboliques et réelles, qui sont assez vite synonymes d’exclusion, on est coupé de ce récit collectif parce qu’on est coupé du monde, et parce que la relation sociale tombe très vite. Comment fait-on le récit de ça ? Comment reste-t-on avec ces choses difficiles à narrer ? La métaphore permet ce travail là ».

Scénographie de ''La Prison'' (© Lucie Nicolas)

Scénographie de « La Prison » (© Lucie Nicolas)

Une rencontre humaine et artistique très forte.

Pour le chorégraphe Thierry Thieû Niang, le projet de travailler le mouvement avec les détenus de la prison des Baumettes à Marseille lui a permis d’approfondir la recherche qu’il mène depuis une dizaine d’années : « J’ai eu envie de questionner mon métier à travers d’autres corps. J’ai commencé par des corps de comédiens, de musiciens. Puis, j’ai eu envie de rencontrer des corps de danseurs ‘‘amateurs’’, ainsi que des corps qui, dans notre société, sont empêchés de mouvement, que ce soit des enfants autistes dans leur maladie, des handicapés, des personnes âgées, ou alors des prisonniers. J’avais très envie de rencontrer des corps de prisonniers ».

Ce que le travail en milieu carcéral apporte aux artistes qui interviennent, c’est avant tout la révélation d’une rencontre humaine et artistique très forte.

Maelle Faucheur va jusqu’à dire : « Quelque chose de très fort se passait avec les détenus, que je n’arrivais pas forcément à retrouver avec des comédiens classiques ». Il semble en effet qu’il y ait une force supplémentaire dans le relationnel des artistes vis-à-vis des détenus, tenant peut-être au fait qu’ils ne se seraient jamais rencontrés autrement. Pour Sandrine Lanno, la rencontre et le partage de cette aventure commune est aussi riche pour les détenus que pour les artistes : « Participer à un atelier de création théâtrale en prison, du côté de ceux qui y participent comme du côté de ceux qui l’animent, c’est se lancer dans l’inconnu, faire quelque chose qu’on n’avait peut-être jamais imaginé pouvoir faire ».

Photo du collectif F71 (© Vladimir Kudryavstev)

Photo du collectif F71 (© Vladimir Kudryavstev)

De l’inconnu au défi

L’inconnu, c’est tout d’abord le cadre carcéral auquel les artistes doivent s’adapter. La création artistique en prison fait face à des problématiques concrètes liées au peu d’espace de travail, au turn-over des détenus et à l’optimisation du personnel pénitentiaire. Jusqu’au dernier moment, la création peut ne pas avoir lieu. Il semble néanmoins qu’avec le temps et l’expérience, l’artiste finisse par avoir une compréhension intuitive de ces aléas. « Il y a une nécessité absolue que ça se fasse, chez tout le monde, qui fait que les projets aboutissent toujours », confie Valérie Dassonville.

Sandrine Lanno raconte le réajustement qu’elle a du faire au dernier moment, lorsqu’elle apprit que trois des sept actrices détenues n’avaient pas obtenu l’autorisation de sortir pour sa création Perdues dans la lande : « Avec des acteurs professionnels, on n’oserait pas, mais là on le fait. Toute la mise en scène a été réadaptée en un jour. On n’avait pas de salle à ce moment là, donc on a travaillé dans le salon de coiffure du centre de rétention, car une des détenues était coiffeuse ».

Toutefois, ces freins logistiques entravent peu la liberté artistique des intervenants. Dans les limites du possible, beaucoup de choses peuvent être faites en prison ; tout dépend de la manière dont le projet est présenté et mené.

Ainsi Thierry Thieû Niang ne s’est-il pas présenté comme danseur, mais comme un artiste travaillant sur le mouvement car, dans une prison d’hommes, les a priori sur la danse sont importants : « Ce qui m’intéressait, c’était de libérer quelque chose du corps, du geste, qui pouvait être du théâtre ou juste de l’énergie ». Au début, les détenus ont beaucoup travaillé en solo, ou éventuellement à deux, dans l’affrontement. Puis, au fur et à mesure, Thierry Thieû Niang a commencé à amener son propre corps pour montrer que ce qu’il proposait n’avait rien de stéréotypé ou de gênant. Tous ont alors commencé à bouger ensemble et à construire des choses : « Même les plus durs, les loulous les plus vieux, les plus rétifs à ce qui était expression d’eux-mêmes, se sont tous fait avoir. Tous ont lâché quelque chose, c’était vraiment très fort ».

Correspondance panoptique (© Le théâtre du menteur)

Correspondance panoptique (© Le théâtre du menteur)

Un relationnel plus fort, parfois exacerbé

Lorsqu’elle a commencé à travailler en détention en 2013, Sandrine Lanno a choisi de construire « le projet idéal », à savoir : commander un texte à un auteur (Joël Jouanneau), mener un atelier à long terme avec une représentation à la fin et s’entourer de son équipe habituelle (chanteuse comédienne, créateur lumière…). Pour son second projet, elle s’est demandé comment faire dialoguer hommes et femmes via le théâtre. Elle a donc monté une pièce radiophonique (Tous ceux qui tombent de Samuel Beckett) pour faire communiquer hommes et femmes de façon virtuelle, grâce au montage.

« Les endroits qui nous paraissent les plus compliqués ne sont finalement pas si compliqués que ça ! », réalise Lucie Nicolas. Dans le cadre du collectif F71, elle crée actuellement une collaboration artistique entre des détenus de Fresnes et les élèves du conservatoire du Ve autour du thème du rock. Après des séances de travail communes, deux représentations auront lieu à Fresnes et à la Maison des métallos.

Malgré certaines contraintes spécifiques à la détention, les artistes rencontrés ne semblent faire aucune différence entre un projet mené en prison et un projet mené avec des amateurs à l’extérieur. « Je ne fais pas de l’art thérapie. C’est fondamental de se dire : je viens de l’extérieur, je me comporte comme à l’extérieur ; je viens pour le théâtre, je te regarde pour le théâtre ; je ne veux pas savoir ce que t’as fait, si tu es innocent ou coupable », raconte Lucie Nicolas. Maelle Faucheur apporte cependant une nuance : « C’est un contexte où le relationnel est plus fort qu’avec d’autres personnes. Tout est plus exacerbé par rapport à un groupe classique d’amateurs. En positif comme en négatif. Quand ça dérape, ça peut être compliqué. Quand il y a de l’émulation, ça peut aller très loin ».

Stéphanie Farison en jeu dans ''La Prison'' (© Gérard Nicolas)

Stéphanie Farison en jeu dans « La Prison » (© Gérard Nicolas)

Aller plus loin…

« Aller très loin » artistiquement parlant, tel était le défi du festival Vis-à-vis au théâtre Paris-Villette qui eut lieu à la fin du mois de janvier dernier. Temps fort de la création artistique en milieu carcéral, le festival visait à affirmer la légitimité artistique de ce type de travail. En effet, Valérie Dassonville a souhaité que les œuvres soient représentées, non plus en détention, mais dans un théâtre parisien, au même titre que les autres spectacles. « Sur le plan artistique, je fais le pari qu’il peut y avoir une quintessence. Ces choses là sont fragiles, mais si on fait converger tout ça vers le désir que ça s’épanouisse, il va se passer quelque chose. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Au-delà même de ce que je pouvais imaginer. Il s’est passé une chose incroyable de force, de beauté et de compréhension… Les détenus n’avaient jamais fait de théâtre de leur vie et, en deux heures, ils ont tout compris. La lumière, les places au plateau, le rapport au public… ». L’an prochain, le projet mené par la compagnie Trama, présenté lors du dernier festival autour de L’Iliade avec des détenus de la prison de Meaux, aura sa place dans la programmation du théâtre au même titre qu’une création classique.

Les fantasmes et les difficultés liés au milieu carcéral passent finalement au second plan lorsque les enjeux artistiques sont forts. Au même titre, lorsque la qualité artistique est au rendez-vous, le spectateur ne vient plus voir des détenus sur scène, mais de véritables artistes en jeu.

Pauline MURRIS