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‘Sopro’ de Tiago Rodrigues : la tendresse d’un hommage

‘Sopro’ de Tiago Rodrigues : la tendresse d’un hommage
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Elle s’appelle Cristina Vidal ; elle est souffleuse. Elle opère dans l’ombre depuis près de trente ans, au sein du Teatro nacional D. Maria II à Lisbonne. Son histoire est celle du théâtre, de la dramaturgie, des comédiens, de la langue mise en images, en scène. Tiago Rodrigues lui rend un bel hommage d’une grande tendresse dans Sopro (« Souffle »), en la plaçant pour la première fois dans la lumière des planches.

La scène est recouverte d’un plancher qui laisse, comme les fêlés de Michel Audiard, passer la lumière. Nous sommes dans un théâtre, celui national de Lisbonne, fermé, à l’abandon, ou en ruines depuis plusieurs dizaines d’années. L’allusion politique aux diminutions des subventions pourraient en être le motif, comme une sorte de critique voilée. Là n’est pas le cœur du propos.

Celle qui demeure par-delà l’affaissement…

Des herbes – et même un arbuste – s’immiscent dans les rainures du sol brésillé. Seul un divan rouge subsiste, comme s’il attendait une confession psychologique ; elle sera humaine et artistique, à travers la voix d’une souffleuse, Cristina, présente dans les lieux avant tous les comédiens, comme à son habitude, comme depuis son premier jour.

Ils ne sont plus que deux souffleurs au Portugal ; le souffle des théâtres s’éteint silencieusement. Elle est celle qui demeure, dont la respiration se prolonge par-delà les affaissements. Elle est l’essence ombrée, l’invisible souffleuse qui porte les mots à leur incandescence lumineuse, bien après que les comédiens ont abandonné ce lieu en déshérence. Non sans une redondance facile, le vent souffle dans les haut-parleurs, comme en écho à cette voix qui s’est tue dans l’effondrement progressif du théâtre.

Tendresse d’un souffle

Tiago Rodrigues nous offre un portrait d’une grande tendresse, d’une subtile délicatesse, entraînant son personnage et les spectateurs dans un décor dépouillé, en écho à l’humble présence de la souffleuse qui, d’un bout à l’autre de la pièce, souffle les répliques des cinq comédiens, sans jamais qu’elle ne prononce une parole à voix haute – sinon ultimement. Il nous donne à voir, à ressentir, à aimer, la réalité jusque-là invisible, celle que nous n’acclamerons jamais pour son excellence. Car la discrétion d’un souffleur doit être proportionnelle à l’indiscrétion du comédien, nous répète le texte.

Le metteur en scène enchâsse souvent, par une double ou une triple mise en abyme, les procédés théâtraux : la confrontation de l’ancienne directrice du théâtre national de Lisbonne avec un docteur devient une répétition entre celle-ci et son amant, avant que leur dialogue soit transformé en scène proprement théâtrale, scellée sur le papier. Tiago Rodrigues joue avec talent sur ce monde qu’il connaît, qu’il se plaît à caresser tendrement.

Platitude didactique

Seules l’introduction et la conclusion perdent cette finesse qui nous séduit pendant près de deux heures : les scènes d’ouverture et de fermeture sont certes fonctionnelles, efficaces, mais elles perdent en force théâtrale ce qu’elles acquièrent en didactisme. Il nous aurait fallu un espace de liberté pour appréhender ce qu’il nous donnait à voir et à entendre ; au lieu de quoi, l’artiste portugais circonscrit le sens à un condensé de dialogue le mettant en scène avec la souffleuse. « Surtout ne pas mourir… », répète-t-il. Le théâtre est défini ; les scènes sont expliquées.

À la sensibilité de la proposition artistique succède une affectivité superfétatoire. Ce dialogue final au terme duquel la souffleuse accepte l’idée de monter sur scène est certes touchant ; il est également un enfermement poétique et sensible au profit d’un développement argumentatif et sentimental.

L’humanité de la souffleuse nous est dévoilée dans un souffle d’une puissance minérale : Cristina Vidal apparaît comme l’unique roc inébranlable, pas seulement dans la fiction d’un théâtre ravagé par le temps, mais dans cette réalité scénique qui la voit entourée de cinq comédiens magnifiques. La danse effectuée par ces derniers – Isabel Abreu, Sofia Dias, Vito Roriz, João Pedro Vaz et la jeune pépite Beatriz Brás – met en relief l’enracinement du murmure qui habite Cristina Vidal. Murmure qui fait la substance même de l’art théâtral.

Pierre MONASTIER



DISTRIBUTION

Texte : Tiago Rodrigues

Mise en scène : Tiago Rodrigues

Avec : Isabel Abreu, Beatriz Brás, Sofia Dias, Vitor Roriz, João Pedro Vaz, Cristina Vidal

Scénographie et lumière : Thomas Walgrave

Son : Pedro Costa

Costumes : Aldina Jesus

Assistanat à la mise en scène : Catarina Rôlo Salgueiro

Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage



DOSSIER TECHNIQUE

Informations pratiques

  • Public : 14 ans
  • Durée : 1h45
  • Spectacle en portugais surtitré en français


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée

  • du 2 au 19 novembre 2017 : Teatro Nacional D. Maria II (Lisbonne, Portugal)
  • 2 et 3 mars 2018 : Teatro Viriato (Viseu, Portugal)
  • 13 mars 2018 : Le Parvis Scène nationale Tarbes Pyrénées, Ibos (France)
  • avril 2018 : Festival Terres de Paroles Seine-Maritime – Normandie (France)
  • du 19 au 22 juin 2018 : TNT Théâtre national de Toulouse (France)
  • Dates à venir pour le théâtre de la Bastille à Paris et celui de La Criée à Marseille…

Sopro de Tiago Rodriguez (© Christophe Raynaud de Lage)



 

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