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Godspeed You! Black Emperor érige ses nouveaux temples lucifériens

Godspeed You! Black Emperor érige ses nouveaux temples lucifériens
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On a grandi sans eux, durant ce laps de temps qu’ils se sont donnés entre 2003 et 2010, une retraite qui aurait pu sonner comme une fin d’aventure. Mais de cette ponctuation défiante à l’expérience musicale qu’ils ramènent sur scène, Godspeed You! Black Emperor (GYBE) n’est pas réputé pour rester dans les clous. De retour en 2012 avec Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend !, puis Asunder, Sweet and Distress en 2015, la formation canadienne s’est bien réinstallée dans le paysage du rock progressif, apportant avec elle une mythologie politique affirmée.

Il est bien rassurant de voir ressurgir cette mythologie face à d’autres narrations plus commerciales qui inondent le rock « indé » aujourd’hui. Leur nouvel album, Luciferian Towers, sorti fin septembre, peint de nouveaux tableaux pour les fidèles du groupe, de nouveaux hymnes d’espérance. « GYBE » est en tournée en Europe jusqu’en avril 2018.

Mette Rasmussen et l’animal cuivré

À Bordeaux, le Krakatoa – une des quatre scènes de musiques actuelles (SMAC) de l’agglomération – n’en finit pas de creuser de nouveaux sillons dans les champs culturels de la région. Hyperactive, la structure ne se contente pas d’enchaîner les concerts comme une pile éclectique (douze concerts rien qu’en novembre), mais accueille aussi des expositions photos (les portraits au collodion de Pierre Wetzel, dans le cadre du Mérignac Photographic Festival), des activités « Krakakids » pour les petits, une pépinière de groupes (dont Dätcha Mandala), et mène tambour battant une politique locale d’actions culturelles et de formations pour les professionnels.

Le lieu parvient malgré tout à garder son atmosphère intimiste, un cocon – d’un bon millier de places tout de même – bien rempli à l’ouverture de ce concert des Godspeed You! Black Emperor. En première partie, la jeune danoise Mette Rasmussen commence par nous faire souffrir, par des coups de saxophone stridents. Un inconfort vite oublié, dans lequel on finit par se baigner, bercés des ondées de puissance et de caractère, de ces expérimentations – cris et lamentations – sortant de l’animal cuivré. Un Pierre et le Loup de fraîche arrogance et de free jazz estropié, brûlant comme une source chaude dans les neiges danoises. On attend le collectif de l’Empereur Noir avec le sourire.

Beauté d’une architecture dissonante

Sophie Trudeau arrive en première, puis Thierry Amar. Lentement, les membres du collectif s’installent en cercle sur la scène : introduction des couches sonores, violon, basse, guitares, percussions, batterie, clavier… qui se prolongeront, quasiment sans interruption, pendant tout le concert. On reconnaît ce premier morceau, cette première symphonie, puisque les morceaux de GYBE durent rarement moins de 10 minutes : Hope Drone, et l’arrivée architecturale – c’est le mot – des longues poussées soniques que l’on connaît bien. Architecture puisque les films sur pellicule qui sont projetés derrière le groupe confirment cette intuition : buildings sans fin, blancheur artificielle et étages sans héritage.

Chez Godspeed You! Black Emperor, on le sait bien, la politique est mêlée à l’action artistique, comme une évidence. Si d’aucuns les nommeraient facilement « prophètes du chaos », l’enjeu est bien pour eux ce que la beauté du dissonant permet d’amener : d’un certain blues (au sens spleen) jusqu’aux sommets spirituels du rock, des célébrations. Ici, une nouvelle symphonie du nouveau monde, une cathédrale auditive et visuelle qui se dévoile lentement, entre sombres élans et pulsions pleines de vie, de joie. L’expérience vécue n’est pas loin des transcendances de Koyaanisqatsi, ces folies humaines, interminables objets visuels accompagnés des musiques de Philip Glass. Des pellicules torturées, brûlées (que meure l’image – ou le Traité de Bave et d’Éternité d’Isidore Isou), collées, cadres de ruines et de villes tchernobylesques traversées par le train Godspeed. Beauté sédimentaire. Gare à celui qui décroche !

Liturgie sur fond de chaos

À mi-chemin de la soirée, ces longs développements pourraient perdre un peu de la tension musicale, après une telle introduction. La multiplicité des couches auditives, étirée trop longtemps, s’avère presque trop pleine, trop riche, pour qu’on puisse s’y poser véritablement. Puis reviennent enfin ces sursauts organiques en fin de concert, montées jouissives sur fond de révoltes et de chaos, manifestations et violences urbaines, un drapeau quadrillé de noir et de rouge. On retient une voix aux accents texans, énumérant toutes les armes de guerre de sa collection : un discours surréaliste sonnant comme un avertissement politique… Les motards de l’avant-garde offrent un final explosif, tout en contrôle. Un par un, les musiciens quittent la scène, accompagnés des dernières expirations électroniques de la console. Pas de retour au rappel. Dommage. Comme l’est parfois cette sensation un peu froide d’un discours trop rôdé, malgré les apports de ces Luciferian Towers sorties il y a peu.

On est dépucelé de cette musique encore un peu secrète, dans une joie qu’on ne trahira pas, en rentrant chez soi comme un privilégié. Tout le monde ne saisit pas les joyaux cachés dans cette messe expérimentale. Mais ceux qui y reviennent auront sans doute encore soif de sermons renouvelés. Pas de regrets, comme le dit Alain Brunet, GYBE est « un vaisseau lourd et puissant, dévoilant ses variations au fil de ses croisières ».

Maël LUCAS



OÙ VOIR LE CONCERT ?

Tournée

  • 21 octobre : La Laiterie (Strasbourg)
  • 22 octobre : La Condition Publique (Roubaix)
  • 23 octobre : Brighton Dome (Brighton, Angleterre)
  • 25 octobre : Boiler Shop (Newcastle Upon Tyne, Angleterre)
  • 27 octobre : O2 ABC (Glasgow, Écosse)
  • 28 octobre : Albert Hall (Manchester, Angleterre)
  • 30 octobre : Motion (Bristol, Angleterre)
  • 31 octobre : Troxy (Londres, Angleterre)
  • 1er novembre : Forest National (Bruxelles, Belgique)
  • 2 novembre : Paradiso Grote Zaal (Amsterdam, Hollande)
  • 3 novembre : Festsaal Kreuzberg (Berlin, Allemagne)
  • 7 novembre : Élysée-Montmartre (Paris)
  • 15 décembre : Day For Night 2017 (Houston, États-Unis)
  • 11 avril 2018 : Vasateatern (Stockholm, Suède)
  • 12 avril 2018 : Pustervik (Göteborg, Suède)
  • 13 avril 2018 : Rockefeller (Oslo, Norvège)
  • 14 avril 2018 : Slagthuset – Teatern (Malmö, Suède)


Photographie de Une – Godspeed you! Black Emperor (crédits : Béranger Tillard)



 

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