L’artiste, penseur et poète Nicolas Bokov est mort à Paris le 2 décembre dernier. Persécuté par le pouvoir soviétique, l’inclassable écrivain vivait depuis près d’une quarantaine d’années en France. Nous publions un hommage inédit, écrit par son ami de longue date, Sergueï Bychkov, et traduit par Anne Laurent.

Il possédait une voix inimitable, reconnaissable entre toutes. Lorsqu’il décrochait le téléphone, on entendait une brève mélodie – un « allo » chanté, prolongé. Puis, on entendait un son rauque qui crépitait, comme celui de branches qui brûlent au milieu d’un feu. À la conversation se mêlait le rire, léger, saupoudré, parfois démoniaque. L’ironie ne le quittait pas. Elle l’aidait à survivre, à résister, mais pouvait embarrasser ceux qui le rencontraient pour la première fois. La vie a bien œuvré sur lui ! Où ne l’a-t-elle envoyé ? Sur des terres inconnues où il fut chauffeur, puis dans l’armée soviétique d’où il se fit réformer, en passant quelques mois en hôpital psychiatrique. Dans les années 1960, c’était un moyen très répandu pour éviter le dressage militaire. La mort lui fut épargnée par miracle, aussi bien sur les terres vierges qu’en asile.

En septembre 1967, il se rendit avec deux amis à Riazan pour aller voir Alexandre Soljenitsyne. La conversation fut si tendue, qu’après leur départ, l’écrivain leur adressa une lettre tapée à la machine, dans laquelle il inséra de nombreuses notes. Il avait reçu trois étudiants de l’Université de Moscou, Nicolas de la faculté de philosophie, Slava Velikanov de psychologie et Valery Chtcherbakov d’histoire. Soljenitsyne leur écrivit ceci : « Comme nous manquons généralement de raison pour expliquer, comprendre et prévoir le cours de l’histoire (quant à la « planifier », comme vous l’avez justement dit vous-mêmes, c’est insensé), vous ne vous tromperez jamais, si, dans toutes les situations qu’offre la société, vous agissez dans le sens de la justice (une vieille expression russe dit « vivre la vérité ». Cela nous donne la possibilité d’agir en permanence, sans baisser les bras, et ne m’objectez pas que « chacun comprend la justice différemment » Non ! Ils peuvent crier, nous prendre à la gorge, nous écorcher la poitrine, la chiquenaude intérieure est aussi infaillible que ce que nous suggère la conscience (dans notre propre vie, nous essayons parfois de crier plus fort que notre conscience). »

Un vieil ami de Nicolas, Mark Liando, évoque ainsi ces années : « Nous avons fait connaissance dans les années 1960 à l’exposition polonaise au Manège, alors qu’il était tout jeune et réfutait habilement les attaques de personnes d’un âge déjà certain, membres ou non du Parti, sur l’art abstrait que présentait cette formidable exposition… Nous nous sommes vus ensuite pendant de longues années, nous nous retrouvions au Cercle littéraire d’Edmund Iodovski, nous sommes liés avec le groupe de poésie volante SMOG, nous prenions la parole place Maïakovsky… Nous nous retrouvions, puis nous séparions. Il a vécu chez moi dans le village de Tomilino, et moi chez lui dans sa petite chambre communautaire près de l’Université. Nous prenions la parole dans des cafés ou dans des clubs, on se retrouvait à la police ou au Comité de district… Bref, nous menions la vie disparate de l’underground moscovite, étions inadmissibles pour les éditeurs et autres… Il y avait des drames aussi. »

La dernière année avant son émigration, Nicolas vécut chez moi avec sa femme dans le village de Sofrino où j’avais loué une magnifique maison en pierre avec une cheminée. On apportait du bois, on allumait la cheminée. L’hiver 1974-75 fut vif. Nous avions de la neige jusqu’à la taille. Nicolas pensait déjà qu’il vivrait en France et se mit inlassablement à étudier la langue. Il semblait se préparer à l’émigration. Sa nouvelle La Tête de Lénine était parue à Paris en 1970, d’abord dans le journal La Pensée Russe, puis chez Maurice Nadeau. Elle fut traduite en différentes langues et sortit en Pologne sous forme de Samizdat. Tout cela fut une expérience difficile. Sept ans plus tard, il se convertit, laissa tout tomber et partit sur les routes. Il alla partout, traversa la France à pied, vécut au Monastère du Mont Athos, réussit à partir pour Israël où il trouva refuge dans des monastères, tout cela sans papiers. Il nomma cette période « le temps du fondamentalisme orthodoxe ».

Au bout de dix ans, il revint en France, s’installa dans une caverne à dix-huit kilomètres de Paris, se l’appropria, cultiva un potager à proximité. Son potager devint renommé grâce aux tomates qu’il cultivait. Il devint membre de l’Association des Amis de Notre-Dame, organisait des visites de Paris à des Russes nouvellement arrivés, se rendit en Angleterre pour voir l’archimandrite Sophrony (Sakharov) au monastère fondé par ce dernier dans le Comté d’Essex. Il rencontra l’écrivain et penseur renommé Viktor Frankl, fit partie d’une Association de bienfaisance dont les membres assistent des malades en fin de vie. Il se souvenait s’être occupé d’un vieil Espagnol qui avait passé toute sa vie en France, mais qui, à la fin de celle-ci, était retombé en enfance et avait complètement oublié le français. Les infirmières comme les médecins ne comprenaient pas son espagnol, langue que Nicolas avait un peu apprise dans ses pérégrinations ; il égayait un peu la solitude du vieillard.

Il réussit à suivre des cours à l’Institut religieux Saint-Serge et à se disputer avec Olivier Clément. Il n’oublia jamais sa vocation d’écrivain, il inscrivait dans des carnets ce qui lui arrivait, ce qui se passait autour de lui. C’est de ces notes que sont nées par la suite ses principales œuvres. C’était un homme doué pour le mysticisme. Il étudiait de près le patrimoine sacré, l’expérience catholique et protestante. Il s’est rendu sur les lieux de l’apparition de la Vierge, à Fatima et à Lourdes, ville avec laquelle il avait une relation particulière. Alors qu’il était déjà à l’hôpital, avant son décès, il rêvait d’y retourner. Tous les soirs, gravement malade, il trouvait le temps de faire sa prière. Le 15 novembre, il transcrivit les paroles de la prière à la Vierge : « Ne méprise pas les larmes et les pleurs qui réconfortent ceux qui pleurent ! Bien que m’horrifient mon insignifiance et le fardeau de mes péchés, ton image miraculeuse qui est ta grâce et ta puissance, telle une mer intarissable, me fortifie : je vois des aveugles qui ont vu, qui galopent en boitant, qui se meuvent sous l’ombre de Ta charité. »

Voilà peut-être quelque chose que Khlebnikov-le-futuriste aurait pu réciter…

Créer était pour Nicolas Bokov aussi vital que de respirer. Ses dernières œuvres sont imprégnées d’amour. Les lecteurs pourront prendre connaissance du poème qu’il a adressé à son amie poète et artiste, Marie-Claude Thébaud (qu’il appelait avec tendresse Cloclo).

On te dira, ma chérie, il est mort.
Tu souriras : ton cœur généreux
A oublié le sens mauvais des mots.
Tu penseras : il est parti pour un voyage
Et enverra bientôt une carte postale avec une cathédrale
Dressant ses flèches dans le ciel bleu.
Tu penseras : il vous a encore trompés,
A inventé un jeu pour dissiper
L’ennui de votre existence.
Pendant que vous regardiez en direction des bruits
Du terrain de foot ou du tapage des policiers,
Il a tourné le coin de la rue, est devenu invisible
Et s’est volatilisé, comme du brouillard, comme
Le dernier type d’un oiseau disparu.
Et tu auras raison, ma chérie !
Cette nuit, tu sentiras le mouvement
De l’air et une main effleurera ta tête,
Tu entendras une voix familière, Cloclo !
Et tu souriras à l’ombre debout dans ta fenêtre.
Et tu diras : C’est toi ! Nous nous verrons bientôt, n’est-ce pas ?

Sergueï BYCHKOV

Traduit du russe par Anne Laurent

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Crédits photographiques : Isabelle Leroy