Le poète Réginald Gaillard vient de publier son troisième recueil de poésie, Hospitalité des gouffres, publié chez Ad Solem. Le recueil se compose de cinq parties intimement liées en ceci qu’elles nous esquissent la vie, ses joies comme ses douleurs, ses certitudes et ses doutes, entre ombres et ténèbres. Un recueil de désirs – de vivre, d’aimer et d’être aimé, de comprendre – nimbé de nostalgie.

Nous commençons par des scènes d’enfance, ces « Kinderszenen » qui sont telle une base, un socle de souvenirs pour les enfants qui ont grandi, cette ancre qui, loin du bal masqué des manipulations et des mensonges adultes, garde vive la beauté de notre vision d’enfant « juste et pure ». Les années qui passent alourdissent l’homme, capable du pire comme du meilleur. L’immaculé devient noirceur. La perte de l’innocence apparaît aux détours de bien des chemins, de douleurs indélébiles – ici, la perte de la mère, « celle qui était sa terre », si solaire ; et apprendre si tôt, trop tôt, que la mort existe bel et bien.

Réginald Gaillard Hospitalité des gouffres couverture« Acedia » suit, ce péché capital qui dit la négligence, l’indifférence, aussi la torpeur spirituelle. Le divin qui calme les maux, qui est source et ressource, qui tient le mensonge à distance est « souillé » par le dédain des hommes. Pour lutter contre l’infâme chaos, parce qu’il existe un pont vers l’invisible, dans ce monde qui est un exil, il faut s’accrocher à l’humanité, chaleur commune – « Chaque terre est mienne ; chaque visage un frère » – ; contre toute tiédeur, s’abandonner à « l’emportement intérieur », la vie qui pulse, la dive brûlure, les dévorations. Et les batailles vaines que nous livrons, celles perdues d’avance où l’on s’abîme, à la source vive de la souffrance, ont parfois pouvoir de purification, si pas d’absolution.

« Dies irae », référence à une hymne liturgique d’inspiration apocalyptique, ce jour de colère, inévitable face à la perte de l’innocence, les désaffections amicales, l’absence. La colère des hommes dont Dieu – jamais nommé, à demi-mots évoqué – supporte les chutes, patient, bienveillant, rayonnant. Et toujours la quête du regard insouciant de l’enfance, celui qui offre sans rien demander, dont la perte est blessure originelle.

S’annonce alors « Effata« , la guérison, l’ouverture à tout ce qui nous entoure, surtout à l’Invisible si présent, pour se nourrir de sa force et ne céder à rien de contraire, en « état d’insurrection perpétuelle, tendu vers, ce vers quoi je tends ».

Des « Éléments épars pour un art poétique » – ma partie préférée – mettent un joli point final à ce recueil sensible, à hauteur d’homme. Là y est assurée l’importance de l’écriture, son rôle clé dans la mise à nu de soi, l’affrontement de ses démons, l’apaisement trouvé au creux des mots. Écrire « d’une langue qui osera tout, tout autrement » et plonger au plus profond des gouffres, au cœur du dissimulé pour « augmenter la matière du réel, accroître le désir des regards ».

Il y a en l’humain un désir de pureté, de perfection, attisé par les pires passions, le charnel le disputant au spirituel. Réginald Gaillard dit avec délicatesse ce combat, nos vies mortelles tendant vers l’Éternel, les paradis perdus dans d’insondables silences ; notre solitude, en même temps que la plénitude d’être présent au monde ; ce qui a été et n’est plus, les échardes au cœur, douleur chérie pour ce qu’elle laisse de présence ; notre fragilité dans un temps indifférent qui, puissions-nous le voir, est d’or, ce précieux tissé de doux moments ; la féminité sacrale, sacrée, qui met au monde, accompagne, aime et parfois sauve – celle dont l’absence est inspiration, celle qui est fantasme charnel fertile de mots, chair de la plume.

« C’est toujours pour une femme que l’on fuit en haute mer –
et que l’on chute dans le poème.
« 

« Où trouver ivre les mots rares qui raviront
la princesse fascinante, celle qui erre
dans la mémoire de tout homme égaré –

  et plus que jamais dans la mienne avide.

  Car il est bien une princesse qui patiente :
les contes ne mentent pas – ou
s’ils mentent, c’est disant vrai
. »

Nous connaissons dans nos vies de nombreux gouffres, qu’ils soient pertes ou tentations de vertige. Ils disent en nous les héritages passés, ces résonances où l’on se perd pour mieux se trouver. Il y a, dans les courants contraires, du profondément humain et du mystique. Et ce vide est l’espace même où la Parole se peut entendre au prisme des mots du poète. Car au-delà du néant existe un asile protecteur, une exquise générosité… l’hospitalité des gouffres.

L’auteur, comme tout poète, avec ses mots-cibles mêlant douceur et rage retenue, met à nu l’humain, nous tend un miroir où chante l’intime et amorce un chemin vers l’absolu, la musique des sphères. Il y a dans les mots de Réginald Gaillard du for intérieur, ces tréfonds de désirs et de détresses inaccessibles à un autre que lui-même, le soi caché si beau de vulnérabilité ; il y a aussi des émotions en partage, qu’elles soient grâce ou révolte, notre humanité dite avec des mots aux reflets de diamant. L’encre sur le papier se fait souffle, balançant entre Éther et terre, volonté d’affranchir un corps accablé de larmes qui, dans la nuit, continue d’avancer vers l’aurore promise.

« Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ; c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel, sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier, ni circonscrire. » (Andrée Chedid dans Terre et poésie)

Stéphanie LORÉ

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Réginald Gaillard, Hospitalité des gouffres, Ad Solem, 2020

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