Chronique des confins (33)

Sandrine-Malika Charlemagne

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Je suis la femme qui craque. Qui n’en peut plus d’assister au spectacle de la vie sous le prisme de la spéculation.

Je suis la femme qui regarde la vigne rouge tomber en cascade sur le mur d’une rue de son quartier, durant sa promenade. La femme qui tient dans sa poche, l’attestation de déplacement dérogatoire. Ne pas se tromper de date ne pas se tromper d’heure ne pas se tromper de motif de sortie sur sa feuille. Quelle mascarade ! Sera-t-il aussi rouge le jour d’après ? … Et quoi en attendant ? Elle continue de tourner en des milliers de pas, sous l’œil inquisiteur des matons de service, qui au moindre faux pas sont là pour te faire payer ta soi-disant mauvaise conduite. Attention au troisième : menace du cachot !

Je suis la femme, assise par terre dans sa cuisine, qui ferme les yeux pour se cacher dans un tronc d’arbre, qui se rappelle l’if millénaire en Normandie, ce temps de l’enfance perdu on ne sait plus depuis quand, puis retrouvé soudain avec ce blottissement au fond du trou.

Je suis la femme qui voudrait que le chant de la baleine nous guide vers d’autres chemins, plus hospitaliers, où l’air entraînerait dans son sillage les parfums d’un bouquet de mille et un territoires.

Je suis la femme qui déteste marcher au pas avec le bruit des chaînes, grincements dans sa tête. Mais comment les briser ?

Je suis la femme penchée à sa fenêtre qui lance son cri comme une bouteille à la mer : « Stop au saccage de la Nature ! »

Je suis la femme qui claque des dents quand elle entend les mots transhumanisme, technologisme, capitalisme.

Je suis la femme, en train de rêver, au petit matin dans la blancheur des nuages, je rêve au ciel du lendemain.

Je suis la femme qui boit son café noir, sans la petite cuillère pour faire fondre le sucre.

Je suis la femme qui allume sans regret sa cigarette depuis que la rumeur circule sur le bienfait possible de la nicotine.

Je suis la femme impatiente qui guette, comme un enfant guetterait le fil de son jeu favori, la femme qui guette le passage des éboueurs chaque après-midi à partir de dix-sept heures, le courage des travailleurs.

Je suis la femme épuisée par la rengaine des masques, lasse d’attendre mais que faire sinon attendre et encore attendre.

Je suis la femme qui écoute les battements d’ailes comme l’appel à la liberté.

Je suis la femme accoudée à sa rambarde, qui lève l’ancre, et vogue le navire, la femme en train de contempler l’envol des corbeaux, et tout là-bas à l’horizon, la mer Égée, pour d’autres rives plus accueillantes.

Je suis la femme qui achète de quoi manger à celle qui trop fragile ne peut plus elle-même faire les courses indispensables à sa survie. Elle qui ouvre la porte en robe de chambre et me sourit.

Je suis la femme qui se désinfecte matin midi et soir et davantage encore à l’eau de javel. Nostalgie des longueurs de piscine – Bassin de vingt-cinq mètres – Nager deux kilomètres.

Je suis la femme que regarde le chat les yeux brillants dans la nuit noire de ma chambre.

Je suis la femme qui descend les marches d’escalier et qui se prend par un jour de folie pour la nouvelle Mistinguett du Moulin Rouge.

Je suis la femme qui cherche elle aussi dans les vertus de l’absinthe de quoi se libérer de l’inutile attente. Mais ne fait que la prolonger. Il faudra bien qu’ils arrêtent de nous faire marcher. Hasta la victoria, dit-elle, en dansant, entre les murs de sa solitude.

Je suis la femme qui pense au jour d’après mais qui ne voit pas l’avenir. No future ? …

Sandrine-Malika CHARLEMAGNE

Auteure et comédienne

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Crédits photographiques : Dominique Mignon

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