Victime de multiples menaces proférées par les mouvements islamistes, la romancière néerlandaise Lale Gül vit aujourd’hui cachée et protégée. Au-delà du choc moral incontestable, c’est une aberration au regard des droits humains fondamentaux. Au nom des droits de l’homme, notre chroniqueur en appelle à une intervention urgente et déterminée des États.

Je crois nécessaire de revenir sur la situation subie par Lale Gül telle qu’elle est relatée par Daniel Cunin et Pierre Monastier. Lale Gül a publié aux Pays-Bas, le 16 février 2021, un roman intitulé Ik ga leven : « Je vais vivre », qui décrit l’enfance et la jeunesse d’une jeune femme dans un milieu turc musulman. En moins d’un mois, le roman a atteint la première place des ventes.

Or, « instrumentalisée par les mouvements islamistes », Lale Gül est devenue « la cible des réseaux sociaux : elle reçoit des milliers et des milliers de messages l’insultant, ainsi que des menaces de mort, des photographies d’armes, de têtes de mort… Le harcèlement touche également ses proches, quand ce ne sont pas des membres de sa famille qui la persécutent. Elle est d’autant plus haïe qu’elle s’exprime dans un néerlandais remarquable avec une intelligence et une clarté exceptionnelles. »

Un choc moral

Quand on apprend tout ce qui lui arrive, on est moralement choqué. En tout cas, selon sa morale personnelle, chacun se sent plus ou moins concerné par la brutalité des attaques subies par cette jeune auteure.

Il est alors troublant de constater que beaucoup de personnes ont, à l’inverse, renforcé leur opposition à Lale Gül au nom même de la morale : toutes les critiques que subit l’auteure affirment que son livre bafoue les valeurs qui soudent la communauté turque aux Pays-Bas. Pour ces personnes, Lale Gül a eu une conduite immorale, donc répréhensible du point de vue de la culture issue de la tradition turque incluant notamment les valeurs de la religion musulmane dans laquelle elle a été élevée.

Si l’on en reste là, la situation est bloquée : morale des uns contre morale des autres. Sanctions inhumaines vis-à-vis d’une écrivaine pour les uns, sanctions impératives justifiées par la trahison des valeurs de la communauté pour les autres. Impasse, doublée d’une crainte réelle de représailles incontrôlées pour qui défendrait la coupable.

Ce constat d’impasse est bien établi ; il est manifestement réaliste dans ce monde traversé d’innombrables « clashs de civilisation ».

L’exigence politique des valeurs communes

Pourtant, il n’est pas concevable de considérer que les différences de morale soient à ce point antagoniques qu’elles en deviennent inconciliables. En effet, au niveau international, des valeurs communes ont été établies qui sont autant d’exigences qui devraient s’imposer à tous les êtres d’humanité et à leurs valeurs morales personnelles.

Ces valeurs sont posées comme universelles pour le genre humain telles qu’elles ont été énoncées à l’ONU dès 1948, avec la Déclaration universelle des droits de l’homme – DUDH –, puis confortées par les deux Pactes internationaux, PIDCP et PIDESC, de 1966. Plus exactement, elles sont « universalisables », pour reprendre une expression de madame Delmas-Marty : chaque pays peut les traduire de manière concrète différemment mais doit les reconnaître comme des balises communes après les nécessaires discussions sur leur périmètre de mise en œuvre. Ces valeurs qui balisent l’humanisation du monde sont partagées par toutes les parties engagées à l’ONU, dont la Turquie, les Pays-Bas, la France, etc. Dès lors, elles les engagent : un État qui l’oublierait s’exclurait immédiatement de la communauté de valeurs de la « famille humaine ».

L’impasse est ainsi levée : le cas critique de Lale Gül doit s’apprécier sur le plan politique, et non plus sur celui de la « morale personnelle ». C’est pourquoi les États ont à intervenir, fermement, pour que Lale Gül soit respectée dans ses droits humains fondamentaux. C’est particulièrement clair pour ses droits culturels, si l’on en juge par les textes de référence, notamment l’Observation générale 21 du comité de suivi du PIDESC. L’hostilité répétée contre Lale Gül est une atteinte à la reconnaissance de sa dignité (article 1 de la DUDH), les attaques qu’elle subit restreignent sa liberté effective de s’exprimer sous une forme artistique (article 19 du PIDCP et rapport de madame Shaheed sur la liberté artistique) autant qu’elles nient son droit de prendre part à la vie culturelle (article 15 du PIDESC).

C’est donc bien une réaction déterminée des États qu’il faut attendre pour que cesse sur le territoire des Pays-Bas cette vie infernale endurée par Lale Gül, au nom des valeurs communes du genre humain qui considèrent « que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme » (préambule de la DUDH).

Le débat devrait se clore sur ces impératifs énoncés à l’ONU et revendiqués par les États signataires.

Pourtant, ce n’est pas le cas.


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Une mauvaise interprétation des droits culturels des personnes

Dans le cas particulier de Lale Gül, comme dans bien d’autres, le débat s’est déplacé sur l’interprétation des droits culturels : les opposants à l’auteure ont revendiqué leur légitimité à défendre la culture de la communauté turco-musulmane. En manquant de respect à cette culture qui l’a vue naître, Lale Gül nie le droit de cette communauté de participer librement, avec ses propres valeurs, à la vie culturelle. Elle a dénigré les valeurs de la religion de sa communauté d’origine puisque ses écrits sont blasphématoires pour cette religion. Elle doit renoncer à ses écrits ; elle doit réintégrer la culture de la communauté à laquelle elle appartient.

La défense de droits culturels collectifs est alors appelée en renfort pour justifier l’opposition à la personne de Lale Gül, comme dans de nombreuses autres situations depuis les attaques contre Salman Rushdie.

Pourtant, l’argument des droits culturels collectifs n’a absolument aucune raison d’être dans le registre des droits humains fondamentaux. Il n’apparaît dans l’espace public que par ignorance.

En effet, les droits culturels sont parties indissociables des autres droits humains fondamentaux : ils sont attachés à la liberté et à la dignité de la personne « seule ou en commun ». Si la personne veut tracer son chemin en s’éloignant de la communauté qui l’a vue naître, elle a le droit humain fondamental de le faire.

Tous les textes sur les droits culturels sont nets sur ce point : aucune communauté ne peut revendiquer un « droit culturel » collectif qui restreindrait les droits humains d’autres personnes. Cette exigence est au fondement des droits culturels des personnes, « cadre propice à la diversité culturelle », laquelle « implique l’engagement de respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales », nous rappelle la Déclaration universelle sur la diversité culturelle.

Menacer Lale Gül, au nom des droits culturels d’une communauté, revient à nier la valeur universelle des droits culturels attachés à sa personne, comme être humain libre et digne.

La nécessité de lutter contre les pratiques néfastes et de concilier les inconciliables 

Allons plus loin. Les textes autorisés de l’ONU considèrent que des attitudes qui limitent ainsi les droits humains fondamentaux, dont les droits culturels d’autres personnes, sont à qualifier de « pratiques néfastes ». Au nom des engagements pris par les États, elles doivent dont être combattues. C’est, par exemple, le cas pour les pratiques d’excision des jeunes filles qui, en tant que mutilations sexuelles, ne peuvent être justifiées dans aucune communauté. De même, les appels à tuer Lale Gül, ou toutes les menaces sur sa liberté d’aller et venir ou de s’exprimer artistiquement, sont des « pratiques néfastes ».

Ce n’est donc pas en se référant aux droits culturels que l’on peut justifier l’hostilité contre l’auteure.

Certes, les mots du livre ont pu blesser et porter atteinte à la dignité de certaines personnes qui s’identifient à la culture de leur communauté turco-musulmane. Alors, c’est au responsable public d’organiser un dispositif pacifié d’échanges d’arguments contradictoires mais compréhensibles par les opposants. Ce dispositif doit nourrir le dialogue critique des libertés de chacun, et les arguments ne seront recevables que s’ils respectent les balises posées par les valeurs des droits humains fondamentaux. Ce dispositif de conciliation interdit la violence réelle autant que les appels à la violence ou les délires haineux si visibles sur les réseaux sociaux. Il exige le respect réciproque des valeurs universelles et considère que le temps de la conciliation est toujours moins lourd que le temps des polémiques, des invectives, des menaces et des assassinats.

Il est évidemment possible que la conciliation organisée sur la base des droits humains fondamentaux n’aboutisse pas mais, alors, c’est le recours au juge ou à l’épreuve de force qui attend les personnes qui nient les valeurs communes de l’humanité.

On pourrait être tenté de conclure que la référence aux droits de l’homme nous sort de l’impasse. La seule difficulté serait, seulement, dans la compréhension et l’application « concrète » des principes de la DUDH.

Il faut pourtant éviter cette naïveté politique.

La volonté d’imposer d’autres valeurs d’humanité que celles de la DUDH

En effet, depuis plus trente ans, certaines forces politiques implantées à l’ONU considèrent que les valeurs communes de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ne sont pas les bonnes. Je retiens, par exemple, la volonté de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) de faire partager par la communauté internationale une version des droits de l’homme appelée Déclaration islamique des droits de l’Homme.

L’OCI a ainsi proposé dans la version de 1990, dite du Caire, un texte où l’on peut lire que c’est à « Dieu que les Hommes doivent leur humanité ». Ainsi, « tous les êtres humains sont les sujets de Dieu » et si « affirmer sa liberté et son droit à une vie digne » est un droit pour tous, ce droit n’est reconnu que s’il est « en accord avec la Loi Islamique ».

Avec cette déclaration, la valeur universelle des droits humains fondamentaux n’est plus « universalisable », puisqu’elle n’est plus entre les mains des êtres humains négociant leurs différences pour en faire une diversité au sein d’une seule et unique famille humaine. Elle est dans le respect de la loi islamique et sont alors exclus de la famille humaine les êtres qui ne se reconnaissent pas dans la soumission à Dieu. L’article 1 est sans appel : « Tous les êtres humains forment une famille dont les membres sont unis… par la soumission à Dieu. »

Les conséquences de cette conception des droits de l’homme sont nombreuses et lourdes de sens. Je retiens, entre autres, l’article 22 : « Tout individu a le droit d’exprimer librement son opinion d’une manière non contraire aux principes de la Loi islamique. » On comprend alors que l’OCI ait la volonté de faire reconnaître par l’ONU le blasphème comme une atteinte insupportable aux valeurs communes de la famille humaine, nécessitant la réécriture du texte même de la DUDH. Avec cette lutte pour que la DUDH de 1948 ne soit plus la balise commune à toute l’humanité, l’hypothèse d’une conciliation ne tient plus. Lale Gül n’aurait jamais pu obtenir le moindre droit d’écrire pour cause de diffamation des religions !

Autrement dit, les problèmes qu’elle rencontre se nouent et se dénouent sur le terrain politique au plan mondial. Quand on sait que l’OCI est active à l’ONU avec cinquante-sept États membres, on mesure la nécessité que se mobilisent toutes les forces sociales et politiques soucieuses de voir respecter les droits de l’Homme dans leurs valeurs universelles établies en 1948.

Certains mouvements musulmans tentent toujours de faire valoir la référence universelle à la DUDH, par exemple dans la charte de 2004. En revanche, l’intransigeance hostile à l’égard de Lale Gül demeure et elle doit nous appeler, une fois encore, à la vigilance : il est toujours nécessaire de défendre haut et fort, les valeurs des droits culturels de la DUDH de 1948, au-delà de la référence française à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui les ignore.

Jean-Michel LUCAS

Ancien DRAC, docteur d’État ès sciences économiques

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