Soumis à une censure continuelle de son vivant, Mikhaïl Boulgakov a lutté contre le communisme stalinien à coups d’œuvres, notamment théâtrales. Dans Ivan Vassilievitch (éditions de Corlevour), il démontre sa grande qualité de dramaturge et d’opposant politique, tout en subtilités et quiproquos – vaudeville oblige.

L’œuvre de Mikhaïl Boulgakov tient en une vingtaine d’années. Né en mai 1891, il assume tout d’abord une carrière de médecin, avant d’abandonner pour se consacrer pleinement à l’écriture, comme journaliste et écrivain. Nous sommes alors en 1920.  Mikhaïl Boulgakov n’a plus que vingt ans à vivre, puisqu’il meurt à l’âge de quarante-huit ans, en 1940.

En vingt ans seulement, Mikhaïl Boulgakov s’impose comme l’un des grands maîtres de la littérature russe, en dépit de la censure, avec plusieurs chefs-d’œuvre publiés de son vivant (dans des versions souvent expurgées) ou à titre posthume : Le Garde blanche, Le Roman de Monsieur Molière ou encore le célébrissime Maître et Marguerite.

Ce que l’on sait moins, c’est que l’écrivain russe a par ailleurs commis près d’une vingtaine de pièces de théâtre. En 2017, par exemple, Macha Makeïeff mettait en scène La Fuite, une comédie fantastique qui joue du burlesque et de l’onirisme, ou plus généralement du cauchemar, pour nous introduire dans le drame d’une humanité en déroute.

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Mikhaïl Boulgakov, Ivan Vassilievitch, Corlevour couverturePubliée en 1935, Ivan Vassilievitch est l’une des dernières pièces de Boulgakov, contemporaine d’un autre texte destiné à la scène sur Alexandre Pouchkine et d’une traduction de L’Avare, de Molière. À première vue, il s’agit d’un simple vaudeville, avec les quiproquos et les va-et-vient d’usage : les actions s’enchaînent promptement, les portes s’ouvrent et claquent constamment, les personnages n’en finissent plus de se perdre dans des compréhensions parallèles…

Mais nous sommes en Union soviétique, sous Staline, et l’auteur de la pièce s’appelle Boulgakov, que la traductrice Katherine Barsacq – dont la famille fut victime du communisme – qualifie ainsi, dans sa belle, mais hélas trop courte, préface :

« Boulgakov fut un héros, plus encore qu’un écrivain : un homme qui a eu à affronter le Mal, à en supporter les avances, et qui a su lui dire : ‘‘Non !’’. […] Boulgakov a su rire de son malheur, faire rire des autres et de soi, et opposer à ce qui tue l’amour ce qui le ressuscite. […] Son œuvre est politique mais plus encore : elle vise l’humain ; elle le tient, elle l’ausculte, elle le décrit, elle lui prescrit une ordonnance, avec la certitude que le délire des viscères est le masque d’un ordre secret ; et si rien de cet ordre ne peut quoi que ce soit contre les avances du Malin, il lui reste la capacité de chanter, de consentir à la défaitre en la niant. […] Boulgak-kov a montré qu’il fallait agir même si tout lui donnait tort. Il a écrit avec la certitude de ne pas être publié et avec la ceetitude encore plus grande, née d’une force d’âme peut commune, qu’il le serait quand seraient retombés en poussière ses persécuteurs. Ce en quoi il a eu raison de tenir ferme, de ne pas s’abandonner à l’à-quoi-bon non plus qu’à toute forme de collaboration. »

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Ivan Vassilievitch ne saurait être compris comme un simple vaudeville, sous peine de rendre vain le courage de Boulgakov, harcelé immuablement par le régime en place. Ce texte s’inscrit dans le prolongement d’une autre pièce, Béatitude, achevée un an plus tôt, dans lequel on retrouve Bountcha, syndic d’immeuble, véritable petit dictateur local, aussi lâche que servile. Personnage boulgakovien par excellence, ainsi que l’a bien montré Marie-Christine Autant-Mathieu dans une étude sur le théâtre de l’auteur russe (Études théâtrales, 2006/2), il est le tyran local, l’œil et l’oreille de Moscou, diffusant continuellement la radio officielle au sein des appartements communautaires, empêchant ainsi toute forme de réflexion silencieuse et intérieure, et pénétrant sans chez les gens au mépris de toute intimité. Mesquin par passion et grandiloquent par impuissance, il est l’expression de cette banalité du mal si bien décrite par Hannah Arendt, se réfugiant derrière le principe même d’autorité-obéissance à la moindre menace : « Après ces humiliations sanglantes, il ne me reste plus qu’à quitter votre appartement et à aller à la police. Je suis quelqu’un d’important, j’occupe le poste plein de responsabilité de syndic et je suis obligé de tout observer. »

C’est ainsi qu’il harcèle le pauvre inventeur Timofeïev, qui vient d’achever une machine permettant de décloisonner le temps et l’espace. Il l’actionne tandis que Bountcha et le voleur Miloslavski sont dans la pièce et atterrissent dans le palais d’Ivan le Terrible. À la suite d’erreurs et de maladresses successives, Bountcha et Miloslavski sont coincés au XVIe siècle tandis que le premier tsar de Russie se retrouve enfermé dans l’appartement communautaire. Or il se trouve que Bountcha et Ivan ont deux éléments communs : le prénom – Ivan Vassilievitch et le visage ; ils se ressemblent terriblement. Derrière ces « trucs » si habituels du vaudeville, Boulgakov pointe très clairement la similitude des dictatures : les formes peuvent varier, aller du plus petit appartement à la grande Russie, la dictature a toujours le même visage de la terreur. L’évolution de Bountcha dans son rôle d’apprenti-tsar le souligne explicitement.

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Il faudrait pouvoir développer sur les personnages de Miloslavski, d’Iakine, ce metteur en scène terrifié par Ivan et qui se couche piteusement dès que le tsar hausse la voix (symbole de tous ces artistes – d’hier et d’aujourd’hui – qui ont servilement collaboré avec le communisme), ou encore de Chpak, ce voisin-espion qui donne sa « parole d’honneur d’honnête homme » de ne pas dévoiler ce qui se passe dans l’appartement mais qui s’empresse, sitôt ce dernier quitté, de prévenir discrètement la police. Comme Béatitude – et avant ces deux pièces, L’Appartement de Zoïka et Adam et Ève Ivan Vassilievitch aboutit à une arrestation (dans bien d’autres pièces, c’est le personnage principal qui meurt).

La pièce s’achève sur le réveil de Timofeïev, dont le songe est à l’image de sa machine : une fuite en dehors de la réalité soviétique. Mais les portes continuent de s’ouvrir sans répit et certains éléments de la pièce ont bien eu lieu, tel le vol de Chpak, qui continue d’en appeler au Syndic et à la police. La violation de toute intimité et l’espionnage en temps de dictature ne cessent pas. Marie-Christine Autant-Mathieu cite ainsi cette réplique hautement symbolique du gérant de l’immeuble, dans Adam et Ève, alors qu’il pénètre dans la chambre du protagoniste : « En URSS, les chambres à coucher sont abolies. »

Pierre MONASTIER

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Mikhaïl Boulgakov, Ivan Vassilievitch, traduit du russe par Katherine Barsacq, Éditions de Corlevour, 2021, 112 p., 10 €

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Photographie : Mikhaïl Boulgakov dans les années 1920
Crédits : Itar Tass