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Jean d’Ormesson : une bulle d’écume

Jean d’Ormesson : une bulle d’écume
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Jean d’Ormesson est mort. Une bulle d’écume, un instant irisée, s’est dissipée à la surface de l’océan littéraire, révélant la plénitude de sa vacuité. Quel prodige ! Était-il possible d’être à la fois plus brillant et plus creux ?

[Tribune libre*]

Impénétrable à toute profondeur, comme le lac gelé sous le soleil qui ne renvoie au regard que le scintillement diffus d’une lumière qui ne réchauffe pas, il fut, comme son maître Voltaire, un pur mondain, auquel seule son exquise affabilité – joli minois plus malicieux qu’intelligent, pommettes saillantes et bouche en cœur – a pu faire pardonner une absence totale de talent véritable.

Il est arrivé au seuil de l’Éternité, content de lui, arborant avec une fierté non dissimulée son uniforme d’académicien devant les hardes de saint Pierre, comme un causeur éblouissant entrant dans un salon du XVIIIe siècle et que sa renommée précéderait, sûr de son succès, s’imaginant que Dieu lui-même allait venir lui tenir la porte et, lui ayant prié de s’assoir, l’écouter parler ; qu’il lui demanderait s’il avait lu ses livres – où le Créateur est génialement représenté sous les traits d’un vieillard gâteux se languissant dans une songerie mélancolique – et si ces derniers ont eu l’heur de lui plaire ; il osera même lui proposer sa plume, si décorative, si délicieusement tournée pour embellir l’image d’un christianisme qui, soit dit en passant, a du plomb dans l’aile et n’est plus très affriolant pour des esprits aussi éclairés que lui et ses collègues de l’Académie…

Mais il ne saura que plus tard, après un temps très long, lorsque le soufflet de son narcissisme sera retombé et que, fatigué de son sempiternel monologue, un silence abyssal résonnera autour de lui, si c’est au paradis ou en enfer qu’il est arrivé. Peut-être alors l’ange Gabriel, qu’il a complaisamment peint avec un sucre d’orge, mais dont la vue réelle aura inspiré à l’écrivain enfin revenu des ses badineries une terreur salutaire, nous apportera-t-il un rapport dûment rédigé, et où celui-ci exprimera sans fioritures une requête qui vienne vraiment du fond de son âme, et qui nous vaudra le premier écrit authentique sorti de sa plume. Il y suppliera ses lecteurs impénitents de fermer ses livres et d’aller diligemment faire dire des messes pour le repos de son âme.

Peut-être ainsi parviendra-t-il, enfin nu et débarrassé des apprêts de la gloriole littéraire, à la fin du purgatoire.

Antoine SCHERRER

Philosophe et comédien

* Une tribune libre, par définition, n’engage que la personne qui l’écrit. Il ne s’agit pas d’une parole argumentée, mais d’un coup de cœur ou d’un coup de gueule, d’un désir ou d’une déception, d’un éloge ou d’une critique, d’un texte reçu ou d’un texte commandé. Pour que la pluralité des opinions et des visions puissent toujours coexister, surtout si vous n’êtes pas d’accord…



 

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