Si les artistes de cirque bénéficiant de l’intermittence auront une sorte de respiration financière jusqu’en août 2021, la profession s’interroge néanmoins sur la possibilité de reprendre une activité qui repose essentiellement sur le contact et les échanges physiques.

L’annonce du confinement paraît désormais loin. Mais ce qui pouvait paraître comme une parenthèse pour se recentrer sur soi s’est transformé en cauchemar pour les artistes du cirque. « Nous sommes passés de la stupéfaction face à l’arrêt brutal de l’activité à une forme de réalisme, explique Yannis Jean, le délégué général du Syndicat des cirques et compagnies de création. Certaines des équipes se sont retrouvées bloquées en résidence car on ne peut pas partir du jour au lendemain, il faut démonter le chapiteau. Des artistes sont par exemple restés deux mois à Auch ! Ils ont travaillé ensemble, mais le temps a été long. »

Enfer administratif

L’urgence a d’abord été d’éviter les annulations pures et simples. « On a tenté par tous les moyens de reporter les dates, illustre Philippe Vuillermet, directeur artistique de la compagnie Cirque Autour, implantée dans la Drôme. Et lorsque c’était annulé, nous avons voulu obtenir une clause pour assurer au moins une partie des coûts de plateau. Nous y sommes arrivés en partie seulement. »

Yannis Jean estime même qu’au cours du confinement, les relations avec les programmateurs se sont durcies. « Cela a été assez violent, raconte-t-il. Les compagnies ont été confrontées à des difficultés, les collectivités territoriales n’ont pas joué le jeu. Il y a eu des annulations sans indemnités. Il y a eu des reports selon la règle du premier arrivé premier servi, puis cela n’a plus été possible. Tout cela a aussi représenté un travail pharaonique. Il fallait voir si les équipes étaient disponibles sur les nouvelles dates, attendre la publication des textes, c’est devenu l’enfer administratif. Même chose pour faire jouer l’activité partielle ! Le personnel administratif se tirait les cheveux sur les interprétations, les fonds de solidarité ont été refusés car de nombreuses équipes travaillent sous statut associatif et non comme entreprises commerciales… »

Année blanche

Le chômage partiel a permis à certains de toucher une compensation financière mais le faible revenu risque de réduire le tarif journalier de l’intermittence. Philippe Vuillermet, qui a le statut et dont la date anniversaire tombe en août, voulait que cette période soit transformée en année blanche, ce qui a été promis par le président de la République, le mercredi 6 mai. Mais si cette annonce a offert une petite respiration à la profession, certains attendent de voir les textes qui assurent cette année blanche et les conditions de traitement des intermittents du spectacle : montant de l’indemnisation, prise en compte des congés maladies, des congés maternité…

Le plus angoissant pour le milieu, c’est l’absence de perspectives concernant la possibilité aussi bien d’organiser des spectacles que de pratiquer ensemble l’art du cirque, qui repose dans son essence sur le contact. « Dans notre grande parade, je suis le clown rouge qui fait le lien entre les artistes, illustre-t-il. Ma base, c’est le public. Je suis tactile, je prends les gens avec moi. Dans un nouveau cabaret, il a beaucoup de massues, de passing, on danse le tango… Qui aura la responsabilité de tous ces échanges ? Le conseil d’administration ? Le président de la structure ? On ne peut pas travailler autrement. »

La limite d’un système

Philippe Vuillermet a aussi beaucoup de mal à imaginer se produire face à des gens masqués qui se tiennent à deux mètres les uns des autres… « Il faudrait qu’on s’adapte mais je ne sais vraiment pas comment on va faire. » Il aimerait plutôt qu’un modèle économique soit prévu pour tenir jusqu’à ce que les conditions de travail redeviennent normales

Yannis Jean considère aussi que la seule chose possible pour les artistes de cirque à présent, c’est de maintenir le niveau physique. Cette période devra aboutir à des réflexions sur l’après. « Il faudrait pouvoir engager des moyens sur l’écriture de spectacle, explique-t-il. C’est très saisissant de voir comment l’argent est distribué pour la culture. Il permet de sauver les murs, les salles de spectacle, les comptables ont repris le travail lundi mais ce qui fait l’essentiel, le travail de plateau, la création, ne reçoit pas de moyen. Nous sommes dans la limite d’un système. »

Chloé GOUDENHOOFT

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Photographie de Une – Parade du cirque de la Compagnie Cirque Autour (DR)