Chronique des confins (41)

David Ruellan

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Nous évoluons en vase clos depuis près de deux mois. Rien que de le dire, ça fait drôle. Enfin nous évoluons… ou nous régressons… Difficile à dire. Disons que nous stagnons. Si ça se trouve, d’ailleurs, nous avons évolué, si peu que ce soit. Du point de vue de l’espèce. Nous avons — oh très légèrement, naturellement — évolué vers un peu plus de sédentarité. Si on se plaçait sur un plan purement géométrique, on pourrait dire que nous sommes passés de la ligne au point fixe. « Garde-à-vous… fixe ! », comme on dit dans l’armée. On ne bouge plus, on se relâche, on prend soin de nous. On prend garde à nous.

En vase clos, donc. Rien que de le dire, on a un petit peu de mal à prendre sa respiration. Et puis on dirait bien qu’on tourne en rond… Autour de soi-même, puisque c’est là que nous sommes censés rester, censés aussi faire bien attention à qui se trouve à cet endroit-là, pour conserver la distance requise…

En vase clos… Je vais vous dire ce qui ne va pas, outre le fait que ça fait presque deux mois. Ce qui ne va pas, c’est qu’un vase ne peut pas être clos. Un vase est fait pour accueillir des fleurs et de l’eau, l’un ne va pas sans l’autre. Ou alors c’est qu’elles ne sont pas coupées, les fleurs, coupées du monde, coupées de la terre, de ce qui les relie à l’univers… Et encore, les fleurs dans le vase, même coupées à la base, même vouées à la décrépitude et au croupissement dans une eau stagnante qu’on oublierait de changer parce qu’avec le confinement on a la tête ailleurs — la tête seulement, hein… eh bien même avec ces tiges et ce destin raccourcis, les fleurs dans le vase peuvent encore s’épanouir… Tandis que nous, en vase clos, nous sommes un peu dans la souricière…

Parce que voyez-vous, les vases clos, ça n’existe pas en dehors des laboratoires. Nous sommes les sujets d’une expérience à grande échelle, un peu comme des souris dont on éprouverait l’endurance… Sauf que les souris, dans une position aussi peu enviable que les fleurs du vase, avec un sort funeste scellé bien malgré elles, si mal loties soient-elles, ont le mérite de contribuer à faire avancer la science d’un ou deux millimètres. Tandis que nous, dans notre souricière, nous ne faisons rien avancer du tout.

En vase clos. Quelle étrange expérience… Il faudrait que cela s’arrête… Quand on voit ce qui nous passe par la tête au bout de sept ou huit semaines… Mais que va-t-il se passer au juste dans les jours qui viennent ? Allons-nous sortir de sous nos cloches de verre ? Pas sûr. Nous allons plutôt relier certains vases les uns avec les autres… Passer d’un vase clos à l’autre. Nous allons être invités à nous promener à l’intérieur du grand alambic de la réalité sous contrôle. Le laboratoire est planétaire. Quant au vase, il faudra en transporter un fragment devant la figure pour nous éloigner du point fixe.

David RUELLAN

Auteur de théâtre

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