Située au cœur du Jura à Saint-Claude, la Fraternelle est une ancienne coopérative ouvrière fortement marquée par l’éducation populaire, reconvertie aujourd’hui en lieu de diffusion pluridisciplinaire, d’éducation artistique et de soutien à la création. Que reste-t-il de cet idéal émancipateur et comment a-t-il perduré, bien après la fermeture de la coopérative ?

Créée peu de temps après la Commune de Paris, la Fraternelle étaient originellement portée par des valeurs à la fois démocratiques, socialistes et anarcho-syndicalistes. Association culturelle depuis 1984, la Maison du peuple est devenue, en trente-six ans, une véritable institution pour les Sanclaudiens et dans le Haut-Jura.

Tout en revenant sur son héritage, qui s’inscrit dans l’histoire républicaine, Christophe Joneau, son directeur depuis cinq ans, nous fait découvrir les différentes missions de ce haut-lieu artistique et culturel.

L’École de Saint-Claude

À l’entrée du cinéma, on peut lire les portées de l‘Internationale et du Temps des cerises ; dans la bibliothèque, qui est inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, trône un buste – protégé lui-aussi – de Jaurès. Nous sommes à la Maison du peuple, baptisée École de Saint-Claude, car elle fut créée en 1896 sur le modèle des coopératives belges comme celle Vooruit à Gand. Du latin co-, qui signifie « avec », et de l’italien opera-, qui signifie « œuvre », la Fraternelle était à l’origine une coopérative d’alimentation, de production, de prévoyance (secours et retraite), dont le but était de rendre les travailleurs, propriétaires des outils de production, de consommation et de diffusion culturelle.

Le bâtiment, qui s’élève sur huit niveaux, rassemblait différentes activités : magasin de vente, entrepôts, caves à vin, boulangerie, crèmerie, torréfaction, imprimerie, siège du syndicat pipier et diamantaire, imprimerie du Jura socialiste, sociétés de musique et de gymnastique, université ouvrière, bibliothèque et un théâtre-cinéma : « Dans les années cinquante, la mutuelle, qui était le poumon économique de la Fraternelle, a cessé son activité, raconte Christophe Joneau. À la suite de la création de la sécurité sociale et avec l’apparition des supermarchés, les gens ont beaucoup moins eu besoin de ses services et toutes les coopératives ont fermé les unes après les autres. »

Mais le flambeau a par la suite été repris puisque, en 1984, la Fraternelle est devenue une association culturelle pluridisciplinaire, avec notamment un club de jazz réputé qui programmait les fameux D’Jazz au Bistro, où sont passés de grands noms du jazz et des musiques improvisées.

De l’éducation populaire à l’éducation artistique

Ruche ouvrière reconvertie en fourmilière artistique, la Fraternelle a su se réinventer tout en conservant l’héritage de l’éducation populaire. Elle accueille aujourd’hui les scolaires des différentes communes du Haut-Jura dont Champagnole, Lons-le-Saunier ou encore Morbier : entre mille et mille deux cents jeunes passent ainsi par les ateliers de son imprimerie chaque année et mille cinq cents personnes en tout par les ateliers de pratiques artistiques.

« L’espace de sérigraphie est important et permet de faire du grand format, poursuit le directeur du lieu. Le fait d’avoir d’anciennes presses d’imprimerie, comme la linotype par exemple, ancêtre de l’ordinateur avec ses casses en bois et en plomb, est un outil de création génial pour les enfants et pour les artistes. On a aussi du matériel numérique. Pédagogiquement c’est une chance car les jeunes sont à la fois dans le passé, le présent et le futur. »

Un lieu de diffusion singulier…

Avec 4 000m2, Christophe Joneau confie qu’il ne connaît pas encore toutes les pièces du bâtiment, et pour cause : c’est un vrai labyrinthe comprenant les appartements et les loges des artistes, l’artothèque, la boutique, le café avec ses faïences d’origine, le musée, la bibliothèque, la salle d’imprimerie, les salles d’expositions, les salles d’arts plastiques, les studios d’enregistrement et de répétitions, les salles de projections et un gymnase.

« On couvre tous les champs d’expression, avec trois salles de cinéma, et une quatrième à Moirans-en-Montagne, dont la gestion nous a été confiée par la municipalité, explique-t-il. On possède aussi les trois labels arts et essais : “Patrimoine et répertoire”, “Recherche et découverte” et “Jeune Public”. »

L’une des originalités de la Fraternelle est encore son théâtre à l’italienne, pouvant accueillir jusqu’à deux cent cinquante personnes, où ont lieu toute l’année des représentations de danse, de musique et de théâtre – voire des séances de cinéma.

Le budget de l’association s’élève à un 1,1 million d’euros, pour moitié financé par la DRAC, la région Bourgogne-Franche-Comté, le département du Jura et la ville de Saint-Claude, les 50 % restants étant issus de l’activité du lieu, notamment des recettes générées par le cinéma. « C’est aussi un lieu de concerts, avec une vingtaine de dates par an pour la musique, 6 à 8 représentations en danse et idem pour le théâtre, précise le directeur. On compte cent spectateurs en moyenne par représentation. Les concerts ont généralement lieu dans le café. Il y a une très grande qualité d’écoute de la part du public, c’est aussi un marqueur de la Fraternelle, qu’on ne retrouve pas partout. »

qui soutient la création sous toutes ses formes

Chaque année la Fraternelle organise différentes résidences : une en arts plastiques, deux en danse et deux en musique : « Ceux sont de vraies résidences, car les artistes sont défrayés, logés et rémunérés pour travailler, insiste Christophe Joneau. On fait aussi beaucoup d’accueil, mais sans rémunération, en mettant nos locaux à disposition. » Entre cent cinquante et deux cents jours par an sont consacrés à la résidence ou à l’accueil.

Ici les artistes peuvent se rencontrer et croiser les disciplines, croisement qui se reflète dans la programmation. « Une des lignes artistiques de notre programmation est la transdisciplinarité : on a souvent des formations qui mêlent arts plastiques, théâtre, danse et musique. Sur les trente-cinq dates programmées chaque année, pas loin d’un tiers sont des spectacles qui mélangent plusieurs formes d’expression. »

Pour Christophe Joneau, il faut également pouvoir se détacher du fichage stylistique : « Le jazz est tellement polymorphe que, pour certaines formations qui viennent jouer ici, j’avoue ne pas savoir si c’est encore du jazz ou pas ; les limites sont floues et c’est tant mieux. Il faut pouvoir abandonner la nomenclature musicale car il y a une telle porosité actuelle entre les styles musicaux et une telle culture chez les jeunes musiciens que tout se mélange. »

Quels chantiers futurs ?

Après avoir contribué à redynamiser le pan de l’éducation artistique depuis son arrivée, Christophe Joneau souhaiterait désormais développer les projets en danse contemporaine, constatant qu’il y a un public de plus en plus demandeur pour cette forme artistique.

Sensibilisée aux problématiques écologiques, l’équipe de la Fraternelle essaie également de proposer des repas bio aux équipes artistiques et de limiter l’empreinte énergétique, en programmant le plus possible des artistes qui sont en tournée. L’association bénéficiera par ailleurs, en 2021, d’une aide de la DRAC pour faire remplacer tous ses éclairages par un système à basse consommation.

Forte d’une équipe de quatorze salariés, de trente bénévoles et de quatre cents adhérents, la Fraternelle pourrait bien à terme redevenir une coopérative, mais culturelle cette fois-ci, dotée du statut de SCIC – une manière, comme Christophe Joneau le dit lui-même, de  »boucler la boucle »».

En devenant une association, la Fraternelle a donc évolué sans trahir l’utopie concrète qu’elle incarnait à sa création. Cette mutation est restée fidèle à son idéal émancipateur de départ, qui s’est réalisé par l’intensification des activités socio-éducatives et culturelles.

Morgane MACÉ

Correspondante Bourgogne-Franche-Comté

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En savoir plus : La Fraternelle – Maison du peuple

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Crédits photographiques : J.-M. Brellier



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