Chronique des confins (45)

Lydie Parisse

.
Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

.

Dans ma chambre, le dernier jour du Grand Confinement, un escargot est apparu sur la vitre du battant gauche de la fenêtre. Vers cinq heures, quand nous sommes sortis juste après la pluie dans le paysage détrempé, tu m’as dit, le ciel est devenu fou, et je t’ai répondu que les coteaux aussi luisaient d’un vert électrique, moins fous qu’hier où des animaux en déroute sillonnaient en diagonale les labours vides, chiens, lièvres, biches poursuivis par le vent qui pliait les herbes des champs. Sur le chemin du retour, sous le ciel gris incandescent le paysage s’est mis à luire.

Dans ma chambre, derrière la fenêtre une pluie dense masque le paysage, à peine si l’on distingue l’arbre central de la pente sous l’horizon plat tout près de la cicatrice verticale, des ruisseaux de boue dévalent le terrain dans le sens des labours, ils effacent les trois cercles et les boucles tracées par les tracteurs. Une forme ronde d’un beige transparent collée sur une vitre de la fenêtre de la chambre, un bébé escargot venu de l’humidité du dehors, il remonte le long de la vitre, vient s’imprimer sur les coteaux, sur le gris du ciel. Le vent est tombé, l’air est doux, cette pluie dans le paysage dégouttant d’humidité me rappelle les mercredis paisibles de l’enfance chez ma grand-mère.

Demain c’est le jour de la Grande Sortie. En Bretagne, ton frère a déjà reçu des invitations pour cinq soirées barbecues. À Sète, à Montpellier, à Paris, les gens ont envahi les rues, plus rien ne peut les contraindre à rentrer dans leur coquille.

Et je me dis :

En France, le 11 mai va-t-il devenir une fête nationale, coincée entre le 8 mai et la fête de Jeanne d’Arc ?

Dans ma chambre, en suivant le tracé rapide de l’escargot sur la vitre, je repense au « nous sommes en guerre » du discours présidentiel français, il avait employé un mot pour un autre ce jour-là, « guerre », au lieu de « confinement », comment pouvait-il comparer le fléau meurtrier d’une guerre mondiale qui a fait plus de 60 millions de morts à l’épidémie du Covid-19 qui s’élève à presque 300 000 morts dans le monde, un peu moins que le nombre de meurtres en Syrie depuis 2011 ? Je me dis qu’il y a plusieurs « guerres », celle des algorithmes qui sont en train de quadriller nos vies, celle de la novlangue technocratico-managériale qui nous inflige ses « éléments de langage », y compris dans le domaine de la culture et de la recherche. Et je me dis que le vocabulaire est malade, qu’il nous faudra trouver un anti-virus contre la maladie du langage.

Une goutte d’eau a fait déborder le paysage, sur ma vitre le nouveau-né escargot s’est trompé de trajectoire en se lançant en ligne droite à l’ascension du ciel, tâtant l’atmosphère de ses cornes rétractiles aux extrémités en point final. Et je me dis que si une telle chose est possible, je lirai demain les signes qu’il a tracés de sa bave.

Et je me dis :

Demain, quand nous sortirons de nos coquilles, pourrons-nous lire nos verticales ?

Je pense aux Anciens restés à l’horizontale et à ces mots de l’écrivain Henry Bauchau prononcés de sa voix chevrotante de vieillard à la fin, et partagés sur une radio par mon amie Myriam Watthee-Delmothe. Des mots qui n’ont pas de prix.

« Conserver l’intérêt pour la vie… travailler à ce qu’on croit savoir faire… la vie c’est espérer… nous ne connaissons que la mort des autres… nous ne connaissons pas notre propre mort. »

Lucie, 82 ans, venait de quitter le village pour habiter dans le Sud, laissant vide la maison de mon enfance, on avait pensé que c’était pour vivre, pas pour mourir. Pourtant, au nouvel an, trois mois avant le Grand Confinement, elle a dit d’une voix d’effroi au bout du fil, d’une voix affaiblie, ensuquée, à peine reconnaissable
J’ai pas rejoint l’appartement de mes rêves, on m’a enfermée en « Ehpad ».
En quoi ?
En « Ehpad », je peux plus sortir, j’aurais du rester au village, j’ai plus de vie, plus rien. Elle venait de mourir aujourd’hui, la veille de la Grande Sortie.

On l’avait emprisonnée.

Les vieux c’est ça en France ? On les met en prison ? Quand ils avaient appris ça, des Polonais en avaient pleuré, le 31 octobre, à Gdansk, quand on avait joué en polonais ma pièce, L’Opposante, qui parle d’une très vieille dame en fin de vie.

La mère de Sidonie, 82 ans, brutalement enfermée par son propre mari, le secteur Alhzeimer décimé en quinze jours, une hécatombe, quatre survivants, dont elle, une aide soignante dit qu’elle a connu l’enfer, c’est comme si dans votre immeuble, tous vos voisins mouraient en quinze jours, sauf vous. Le père de Julia, 98 ans, mort du virus, dont le corps a failli ne pas pouvoir être inhumé, l’acte de décès n’était pas conforme, le personnel n’avait pas voulu corriger le lieu et la date de naissance, un Algérien. La mère de Guenièvre, 90 ans, qui verra dès aujourd’hui sa fille trente minutes au parloir, derrière un guichet, entre une vitre de plexiglas et des micros incorporés.

Je pense à cet acronyme devenu un mot, « Ehpad », ce mot qu’on nous a imposé, avant on parlait de maisons de retraite, de maisons médicalisées, de foyers de personnes âgées, mais ce mot, qu’est-ce que c’est ?

Je pense à ces vieilles personnes privées de funérailles, demeurées cadavres sans pouvoir devenir des défunts, je pense à ma tante qui chaque semaine brique le marbre des tombes de ses parents, un jour elle a pleuré quand je lui ai parlé d’une tombe abandonnée dans la forêt. Il y a des gens qui ne vont pas prier sur les tombes, cela ne devrait pas être, ces gens je ne les comprends pas, avait-t-elle dit. Pendant le Grand Confinement elle a perdu son chat roux, il était descendu au village, il est revenu en marchant de travers, la gueule pleine d’écume, elle ne l’a pas revu, il est parti mourir ailleurs, il n’aura pas droit à des funérailles de chat, a pleuré ma tante.

La Grande Sortie, pour certains, se fera les pieds devant, avec photo dans le journal. Hier ma tante était toute contente d’avoir vu son premier amoureux d’enfance en photo dans le journal, j’aimais bien Armand, et ma sœur aimait son frère, je l’ai bien reconnu sur la photo, c’était bien lui, avoir sa photo dans le journal c’est toujours un événement, quand je lui dis que je ne suis pas pressée de la voir en photo dans les avis de décès, elle me répond en riant, faudra bien un jour que j’y sois, en photo, comme les autres !

Je pense à maman qui avait peur de me perdre ou de ne plus me revoir, ce qui revient au même, je pense à un nouvel ordre du jour apparu pour moi depuis le Grand Confinement, au téléphone, tous les jours à deux heures de l’après-midi, « L’Heure Maternelle ».
Le volume de Jardins intérieurs, serre-le bien fort contre ton cœur, maman.
Et aussi l’encyclopédie en deux volumes que je t’ai offerte.
Et le collier que je t’ai offert.
Et la photo de ton enfant.
Tous les jours à deux heures, coincée dans une chaîne d’amour.

Et je me dis :

Quelles formes nouvelles, quelles idées nouvelles vont arriver avec la Grande Sortie ?

On commencera par quatre lessives de printemps, on sortira les enveloppes internes, externes et périphériques, couches et sous-couches des modes de représentation archaïques et erronés. Comme l’escargot transparent qui s’enroule en spirale dans sa coquille, on tournera sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.

On se souviendra des invisibles, 90 % des femmes, infirmières, aides-soignantes, caissières, employées d’aide à la personne et des entreprises de nettoyage, enseignantes. Les invisibles qui permettent à la société de ne pas tomber.

On se souviendra de l’invisible minuscule qui nous maintient debout, préserve intacte notre capacité à nous sentir vivants, et à penser.

Je repense à Valère Novarina dans la chapelle du Quartier-Haut à Sète le 13 janvier, deux mois avant le Grand Confinement. On était tous les quatre, lui, son épouse, sa belle-fille et moi, on s’occupait de l’accrochage des toiles de 3 mètres sur 3, il a eu soudain l’idée de placer une toile de Dormition devant une issue de secours surmontée d’un indicateur lumineux « sortie ». Puis il s’est dit qu’il allait prolonger le dessin directement sur le mur à l’acrylique doré, pour faire comme si, de tout temps, le tableau avait été là. Tandis que l’indicateur lumineux « sortie » luisait au-dessus du tableau noir, et que Valère Novarina faisait déborder le tableau sur le mur, j’ai pensé à un homme que j’avais rencontré des années plus tôt dans une file d’attente, dans un hall de gare à Toulouse. Cet homme portait une énorme valise, et comme je lui demandais pourquoi il sifflait dans la file d’attente, il m’a dit qu’il partait en retraite chez les chamanes en Amérique du sud. Il m’avait glissé à l’oreille, d’un air entendu et joyeux : « On peut SORTIR ! ». En 1989 déjà, dans Le Théâtre des paroles, Valère Novarina écrivait : « J’ai vécu des états de sortie d’homme. » Cette phrase, reprise dans L’Animal imaginaire, nous lançait à nouveau cet appel à la liberté intérieure :

On peut SORTIR.

Et j’ai pensé à l’écrivain Alessandro Barricco, selon lui la période que nous vivons est propice à l’audace, nous devons renouer avec l’audace de retourner dans le monde, créer une nouvelle manière de vivre, toutes les pièces du jeu d’échec sont là, il nous reste à les disputer.

Lydie PARISSE

Écrivaine, metteuse en scène, plasticienne, théoricienne du théâtre 

Lydie Parisse publie des essais aux Classiques Garnier, sur Lagarce, Novarina, Beckett. Ses actualités 2020 : Les Voies négatives de l’écriture dans le théâtre moderne et contemporain (essai) et L’Opposante de la presqu’île (roman) dont la version théâtrale est traduite en plusieurs langues.

.
Crédits photographiques : DR

.



Découvrez toutes nos chroniques des confins