La pandémie a fait disparaître l’illusion d’une spécificité d’intérêt général pour la création, l’art, la culture. Le secteur artistique a hélas perdu la dimension essentielle de la culture… L’est-elle vraiment, essentielle, notamment en cette époque de transitions écologique, sociale et démocratique ?
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Ce texte est la première partie de l’intervention donnée par Jean-Michel Lucas, le 3 septembre 2021 à Strasbourg, lors de la journée de réflexion et d’échanges et artistes et acteurs culturels autour des transitions écologiques, sociales et démocratiques.


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Madame la Maire, je ne vous cacherai pas que je suis très honoré d’intervenir comme témoin dans la réflexion que vous avez engagée sur ce thème redoutable des transitions écologiques, sociales et démocratiques susceptibles de concerner les artistes et les acteurs culturels. Redoutable, car en cette période de sortie hésitante de la crise sanitaire, il est bien difficile d’y voir clair.

Comment penser, actuellement, la place de la culture et des arts dans ces transitions que vous espérez de vos vœux ?

Ma réponse est que cette place est « essentielle« , mais pas pour les raisons que l’on évoque habituellement quand on parle du secteur artistique ou des acteurs culturels. Pour d’autres arguments qui considèrent que, pour la famille humaine, il est « essentiel » que la « culture » soit construction de relations d’humanité.

C’est sur cette base qu’en ce moment, à Bordeaux, nous avons engagé, modestement mais avec détermination, un programme de transition centré sur les droits culturels comme conditions d’une humanité durable sur une planète durable !

Pour vous en parler, j’aimerais d’abord rappeler le destin de cette dimension « essentielle » que l’on associe, généralement, aux arts et à la culture.

Le prestigieux passé de la politique culturelle

En France, la politique culturelle s’est depuis ses origines affirmée comme essentielle pour la société sinon l’humanité entière. Par exemple, quand Malraux nous disait : « La culture est devenue l’autodéfense de la collectivité, la base de la création et l’héritage de la noblesse du monde. » Quand Malraux s’exprimait devant les députés, on savait que ce n’était pas le ministre de l’économie qui parlait.

Rappelons-nous lorsqu’il évoquait le cinéma ou le théâtre, ces « machines à rêves »... en affirmant : « Elles n’ont pas été inventées pour le plaisir des hommes mais seulement pour apporter de l’argent à ceux qui les fabriquent et n’ont de puissance magistrale que dans la mesure où chez nous – je parle clairement – elles rapportent le maximum d’argent, que si elles font appel, chez nous, à ce qui est le moins humain, le plus animal, le plus organique et, disons-le clairement, le sexe et la mort. » La politique culturelle était alors résistance, absolument essentielle pour l’humanité de demain.

Jack Lang a renouvelé l’ambition de l’essentiel pour la culture… On ne peut pas oublier la belle utopie des attributions du ministère de la Culture en 1982, avec cette mission si souvent rêvée de « permettre à tous les Français de cultiver leur capacité d’inventer et de créer, d’exprimer librement leurs talents et de recevoir la formation artistique de leur choix » doublée par cette autre ambition de « contribuer au rayonnement de la culture et de l’art français dans le libre dialogue des cultures du monde ». Une culture de la liberté d’être, essentielle à la réconciliation du monde avec lui-même.

Voilà de belles perspectives que la politique offrait à la transition vers un monde meilleur.

La disparition de l’essentiel dans l’ordinaire du monde

Toutefois, ce rappel des grandes heures de la politique culturelle paraît aujourd’hui bien déplacé. L’essentiel est passé à la trappe. Les négociations autour de la crise sanitaire ont fait tomber l’illusion. On a bien dû admettre qu’au final, la culture, les arts, étaient traités comme des pratiques de loisir, comme des activités secondaires dans l’échelle des besoins et qu’elles devaient attendre que l’essentiel de la vie collective devienne sain avant de retrouver le plaisir des temps libres… de ses consommateurs.

De fait, les acteurs professionnels des arts de la culture, intermittents comme entreprises, n’ont pas été épargnés.

Certes, à titre individuel, les artistes et leurs défenseurs ont continué à croire à la dimension vitale de l’art*. Ils sont nombreux à placer l’œuvre d’art au-dessus des contingences des politiques publiques et à revendiquer la puissance civilisatrice de la création artistique et de l’éducation artistique et culturelle.

Néanmoins, force est de constater que cette vitalité des arts est restée un ciment de l’entre-soi, une conviction privée, au mieux sectorielle : elle n’a pas eu de traduction publique ; elle n’a pas eu de valeur d’intérêt général imposant au pouvoir public un traitement à part, imposant des clauses spécifiques à la politique sanitaire. Pour le responsable public, concernant l’art et la culture, il n’y a eu que des offres de produits, sans doute même de marchandises, comme les autres.

Pour insister un peu, puisqu’il s’agit aujourd’hui de parler d’art et de création, j’ai surtout observé que, dans cette crise sanitaire, les activités artistiques et culturelles n’avaient même pas bénéficié du statut à part qu’elles avaient pourtant acquis au titre de l’exception culturelle, négociée dans la convention 2005 de l’UNESCO sous l’appellation souvent si mal comprise de « diversité culturelle ». Dans ce cadre politique, au moins, la culture n’était pas « une marchandise comme les autres ».

La COVID-19 a fait disparaître l’illusion d’une spécificité d’intérêt général pour la création, l’art, la culture. Pour les politiques des transitions, le constat est que le secteur d’activités artistiques et culturels ressemble fort aux autres, même si beaucoup d’acteurs du secteur ont une autre estime de leur rôle dans la société.

D’ailleurs, vous avez observé, comme moi, que la plupart des organisations professionnelles du milieu des arts n’ont pas hésité à revendiquer cette approche sectorielle des arts et de la culture. Elles ont vanté la vitalité économique de leurs offres artistiques, plutôt que de défendre leur valeur d’humanité dont nous parlait tant Malraux comme J. Lang. Vous avez sûrement entendu mille fois cette joyeuse affirmation que la culture – il fallait plutôt entendre « les entreprises du secteur culturel » – pèse plus que l’industrie agroalimentaire**. En somme, plus lourd que le beurre et les yaourts !

Un secteur culturel important (économiquement) mais plus du tout essentiel (pour l’humanité). Malraux est donc bien loin et, si ces négociations économiques ont réussi, elles ont surtout été des interventions publiques relevant de politiques de régulation des marchés, plus ou moins mondialisés, des marchandises artistiques et culturelles. Un ministère de l’Économie aurait suffi !

En contraste, vous avez sans doute remarqué, comme moi, que les personnes croyantes et militants des Églises avaient négocié autrement, en revendiquant un autre essentiel : la perte de sens pour leur existence, quand il leur est interdit de fréquenter les lieux de culte. Ces personnes ont affirmé qu’il était essentiel que leur droit humain fondamental de pratiquer leur religion dans les lieux adéquats soit respecté. Cette liberté du culte a été reconnue dans les négociations et les consignes sanitaires, aménagées en conséquence.

Le secteur des arts et de la culture, quant à lui, n’a pas tenu à exprimer que le droit de participer à la vie culturelle était aussi un droit humain fondamental, de même valeur universelle que le droit au culte. Il en est resté, comme l’ont fait les autres secteurs, à ses chiffres d’affaires et ses emplois, directs et indirects.

Quelle place du secteur dans les transitions ?

Je ne veux pas critiquer cette approche de l’art et de la culture comme secteur d’offres et de demandes de marchandises. Je ne veux surtout pas nier la nécessité de négocier les intérêts économiques des entreprises du secteur et de leurs salariés et, par-là, la nécessité de négocier la place de ses activités dans les défis écologiques ou sociaux. Ces négociations des intérêts sectoriels sont nécessaires et opportunes.

On l’a vu récemment avec le G20, qui a ouvert les portes des négociations publiques pour ce secteur qui produit des « effets d’entraînement sur l’économie dans son ensemble » et qui, de plus, « a un impact social et des répercussions sur le bien-être, l’inclusion sociale, l’égalité des genres ou encore la promotion de modes de production et de consommation durables ».

On peut dire que c’est un bon signe pour les transitions que soit redite, au G20 des riches, la place honorable du secteur dans les politiques publiques. Mais, si vous regardez bien le communiqué du G20, le secteur en question est celui des « industries culturelles et créatives »… Je vous laisse méditer sur l’absence de la catégorie « art » dans les politiques culturelles prônées par le G20. J’en dirai autant de la faible importance que ces négociations accorderont à la vie associative ou coopérative.

Cette réduction de l’enjeu culturel pour la planète à la seule vitalité du secteur n’est pas le fait des seuls intérêts économiques. Je suis fasciné de retrouver cette approche sectorielle en termes d’entreprises appliquée à la création artistique, surtout de la part de militants qui veulent habiter le monde autrement. J’ai lu, ainsi, que les « entreprises de création » doivent jouer un rôle majeur dans la résolution de la crise climatique.

C’est votre sujet aujourd’hui et il conduit à ouvrir des négociations publiques pour inciter les entreprises de création à devenir vertueuses, avec cette idée forte que « la création artistique capte les questionnements sociétaux et influence à son tour nos modes de vie […] et […] qu’elle alimente de nouveaux imaginaires, change nos valeurs et inspire d’autres secteurs d’activités […] qu’aujourd’hui, les artistes s’emparent massivement des discours d’écologie politique et martèlent, à travers leurs créations ou lorsqu’ils.elles prennent la parole, l’urgence de faire face aux enjeux environnementaux. » Alors, nous dit-on, il faut encourager les entreprises artistiques à adopter la RSE, être « éco-responsables et faire en sorte que les différents secteurs artistiques et culturels puissent avoir accès à des formations en éco-conception, matériaux biosourcés, recyclage, circuit court, sobriété numérique, etc. »

On ne peut que se féliciter que se développent les activités vertueuses des entreprises du secteur artistique et culturel pour qu’elles participent aux transitions écologiques. Elles doivent s’y engager comme toutes les autres entreprises des autres secteurs.

Je ne mettrais donc pas en cause, par réalisme, le bien fondé de négociations qui considèrent l’art et la culture comme un secteur producteur de marchandises utiles à la société, à l’inclusion sociale, à la sortie de la crise sanitaire et à la résolution de la crise climatique. Renoncer à cette approche utilitariste du secteur des arts serait trop risqué.

D’ailleurs, les acteurs du secteur, comme les élus, ne comprendraient pas d’être privés de ce terrain de négociations, tellement consensuel. Il faut absolument, au niveau local comme à celui national, le conserver, même si, dans ce cadre, les acteurs des arts ne peuvent prétendre à être plus essentiels que ceux du secteur de l’alimentation ou des mobilités !

TINA or not TINA

Cela étant affirmé, je soumets quand même à votre attention cette question cruciale : pour l’art et la culture, TINA or not TINA ? Doit-on considérer qu’il n’y a pas d’alternative et que ces négociations publiques sur les arts et la culture doivent être uniquement sectorielles, autour des mille manières pour les entreprises de marchandises artistiques, culturelles ou créatives de contribuer aux défis des transitions ? Doit-on, pour l’art, la culture et l’humanité, donner raison à madame Thatcher : ‘‘There is no alternative’’ !

La réponse est négative. Il y a une autre approche possible, je dirai même nécessaire, pour retrouver la dimension essentielle de la culture que l’approche par le secteur a perdu.

Ouvrir la voie à l’approche globale de la culture

L’alternative consiste à adopter une approche globale de la culture. Non plus une culture réservée à un secteur d’entreprises, mais une culture qui importe à l’ensemble des personnes, libres et dignes, qui participent à faire humanité ensemble.

Cette approche globale ne vient pas de nulle part ; elle est issue de longues négociations, au plan mondial, sur les valeurs communes à la famille humaine. Elle est le fruit de mille discussions, souvent houleuses, sur la valeur universelle des droits humains fondamentaux, parmi lesquels, vous le savez, figurent le droit de chacun de prendre sa part à la vie culturelle et, plus largement, les droits culturels des personnes.

Cette approche globale peut se résumer aujourd’hui par cette phrase : pour espérer une terre durable, il faudra bien que l’humanité soit, elle aussi, durable, donc que les droits humains fondamentaux soient respectés. Il faudra bien que les mentalités, les modes de vie, les pratiques des uns et des autres se concilient pour faire humanité ensemble, pour reconnaître l’autre comme être exprimant son humanité, pour prendre conscience des responsabilités des humains vis-à-vis d’eux-mêmes comme des non-humains.

Sinon, la planète ne sera pas durable et l’humanité non plus.

Voilà la définition de ce qui fait culture dans ce cadre politique des droits humains fondamentaux : la culture est cette valeur essentielle qui conduit les personnes à faire humanité ensemble, malgré leurs différences.

À suivre…

Jean-Michel LUCAS

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* Il est dommage que beaucoup de professionnels aient oublié Jean Vilar qui, lucidement, nous rappelait : « La culture, c’est d’abord une entraide, non pas une aumône. Nous savons aussi – du moins je vous en propose l’idée – que la culture n’est pas obligatoirement signe d’intelligence, pas plus qu’elle n’est le blanc-seing de la fraternité ou des bons sentiments. Nous savons bien que la culture n’est pas la meilleure médecine du bonheur, que la recherche et la connaissance ont été souvent, trop souvent, à l’origine des crimes collectifs ou, du moins, des inventions finalement meurtrières et qui, d’un coup désormais, peuvent effacer les hommes et donc rendre dérisoire l’objet de nos débats. » (séminaires d’Avignon, 1964)

** Dans Le Monde (mai 2021), Philippe Escande résumait l’argument : le secteur culturel, « c’est déjà plus que l’ensemble de l’industrie agroalimentaire française et largement davantage que toute l’industrie du transport combinée, automobile, avions, trains… En ce qui concerne l’emploi, l’apport est encore plus massif. Près de 700 000 personnes travaillent dans ce secteur, soit 2,5 % de la population active, sans compter les 3,5 millions de bénévoles répartis dans plus de 260 000 associations. »

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