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Le grand roman de Louis Jourdan : une vie en 50 films

Le grand roman de Louis Jourdan : une vie en 50 films
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Louis Jourdan, de son vrai nom Louis Robert Gendre, est mort le 14 février 2015 à Beverly Hills en Californie, il y a tout juste un an, à l’âge de 93 ans (1921-2015). Acteur français né à Marseille et remarqué par Julien Duvivier, ce n’est pourtant pas en France qu’il connaîtra le succès mais aux États-Unis, incarnant le charme à la française, dans le prolongement de Charles Boyer.

Jeune acteur et résistant français (1921-1945)

Louis Jourdan - 1943 Portrait du Studio Harcourt

Louis Jourdan – 1943 Portrait du Studio Harcourt

Né à Marseille le 19 juin 1921, Louis Jourdan est le fils de propriétaires d’un hôtel, dans le sud de la France. Très tôt, il souhaite devenir acteur et intègre le Cours Simon. Alors que la Seconde Guerre mondiale vient d’être déclarée, il rencontre Marc Allégret en 1938 et commence sa carrière d’acteur de cinéma. Sous l’Occupation, il tourne avec quelques-uns des plus grands réalisateurs français de l’époque : Untel père et fils de Julien Duvivier, Parade en sept nuits et L’arlésienne de Marc Allégret (six films avec ce dernier, entre 1939 et 1945), Premier rendez-vous d’Henri Decoin… Citons également Les Petites du Quai aux fleurs, également réalisé par Marc Allégret, parce qu’il marque les débuts de la carrière de Gérard Philippe. Ses partenaires d’alors se nomment Michel Simon, Danielle Darrieux, Jules Berry, Michèle Morgan…

Suite à l’arrestation de son père par la Gestapo, Louis Jourdan et ses deux frères entrent dans la Résistance : il aide principalement à imprimer et distribuer des journaux anti-allemands. C’est dans cette clandestinité qu’il rencontre Berthe Frédérique « Quique » qu’il épouse à la fin de la guerre et à qui il sera fidèle jusqu’à sa mort.

Début hitchcockien : le sombre André Latour (1947)

Contrairement à une idée répandue, ce n’est qu’à la fin de la guerre qu’il gagne les États-Unis, non pour fuir la guerre, mais parce qu’il a été repéré par le producteur David O’Selznick, avec qui il signe un contrat pour 7 ans. Ce dernier lui offre d’emblée un rôle dans un film de… Alfred Hitchcock lui-même : Le procès Paradine (1947). Il y interprète le sombre palefrenier André Latour, amant inavouable de Mrs. Paradine, aux côtés de Gregory Peck, Ann Todd et Charles Laughton.

Dans une interview donnée à Cinémonde en 1948, il est interrogé sur la réputation de dureté d’Alfred Hitchcock : « Hitchcock sait, avec une précision mathématique, ce qu’il veut. Il a une conception complète de chacun de ses personnages avant de commencer à tourner. Si le comédien, par la suite, ne répond pas à cette conception, les discussions peuvent devenir vives. Notez bien que, souvent, Hitchcock admet les raisons du comédien si elles sont intelligentes et valables, et ses “sorties” sont plus de la véhémence que de la colère. Témoin cette journée où, après des heurts violents avec son vieil ami Charles Laughton, Hitchcock, exaspéré, s’écriait: “Il y a trois plaies dans la vie d’un metteur en scène : les enfants-prodiges, les animaux savants et vous Charles…”. »

Sa carrière est lancée : sa belle gueule retient l’attention, de telle sorte que le comédien est souvent circonscrit à des personnages suaves, ténébreux, dans la pure tradition des french lovers, initiée par Maurice Chevalier et poursuivie par Charles Boyer. Il enchaîne alors les premiers rôles : « J’ai connu alors les derniers moments du vieil Hollywood, tel qu’il n’existe plus. » (Ciné Revue n°20, 1961)

Le succès grâce à La lettre d’une inconnue (1948)

Louis Jourdan - 1948 Portrait by George Lynes

Louis Jourdan – 1948 Portrait by George Lynes

Il est le riche et cynique pianiste Stefan Brand, aimant séduire les femmes mais happé par la lecture de cette Lettre d’une inconnue – Joan Fontaine -, reçue le jour même de la mort de cette femme. Elle n’était pour lui qu’une passade, il était la passion de sa pauvre vie.

L’universitaire et professeur d’études cinématographiques Philippe Roger, dans un ouvrage consacré à ce film, compare le jeune héros à un Orphée moderne : « Stefan sort de son enfer intérieur, son éprouvante nuit d’insomnie. Derrière lui, l’image de Lisa brille encore un peu, faiblement, derrière le miroir qu’est la porte d’entrée. Une ombre arrachée au royaume des ombres, un spectre transparent. Il faut relire le Dictionnaire des symboles de Seghers où il nous est rappelé qu’Orphée peut représenter le manque de force d’âme, et qu’il ne réussit pas à échapper à la contradiction de ses aspirations vers le sublime et de celles vers la banalité : il meurt de ne pas avoir eu le courage de choisir. »

La Lettre d’une inconnue de Max Ophüls, inspiré du roman de Stefan Zweig, est le premier grand rôle de Louis Jourdan aux États-Unis, ainsi que le véritable tournant de sa carrière. Nous sommes en 1948 : Louis Jourdan vient d’entrer dans la cour des grands.

https://www.youtube.com/watch?v=LnmrE8H2AVQ

L’enfermement dans des rôles de séducteur (1949-1957)

Louis Jourdan - Couverture de Paris Match n°47 - 1950

Louis Jourdan – Couverture de Paris Match n°47 – 1950

Il incarne par la suite le séduisant, viril et manipulateur Rodolphe Boulanger, qui conquiert puis abandonne jusqu’à la mort, indifférent, Emma Bovary, dans Madame Bovary de Vincente Minnelli (1949).

Lui-même n’est pas satisfait d’être réduit à cette image : « Le désaccord fondamental avec les producteurs était que je ne voulais pas être perpétuellement celui qui susurre à l’oreille des femmes. Il n’y a pas beaucoup de satisfaction esthétique à cela. […] N’importe quel français en Amérique, qui approche cette profession, a le fantôme de Chevalier derrière lui. » Son mécontentement entraîne quatre suspensions régulières par David O’Selznick, mais de courte durée.

Aux États-Unis, il acquiert très rapidement la réputation d’un acteur sérieux, avec une particularité rare à Hollywood : il apprend par cœur son rôle, le moindre mot qu’il doit prononcer. Jean Negulesco, qui le dirigera dans Rien n’est trop beau en 1959, dit de lui : « Vous pouvez toujours compter sur Louis pour comprendre les plus subtiles nuances d’un personnage. » (Coronet Mag, 1961)

Il est tour à tour le capitaine Pierre François La Rochelle dans La flibustière des Antilles de Jacques Tourneur (1951), un oncle bourreau des cœurs dans Sacré printemps de Richard Fleischer (1952) et le beau précepteur français Nicholas Agi qui séduit une princesse – Grace Kelly – dans Le Cygne de Charles Vidor (1956). Cette même année, il est l’amant indécis séduit par Brigitte Bardot – Chouchou – dans La mariée est trop belle de Pierre Gaspard-Huit.

Deux énormes succès : Gigi et L’Immoraliste (1958)

Louis Jourdan - Couverture d'un magazine isréalien

Louis Jourdan – Couverture d’un magazine isréalien

En 1958, il revêt les traits de l’élégant, riche et sentimental Gaston Lachaille dans Gigi du même Vincente Minnelli, rôle pour lequel il obtient le Golden Laurel, 2e place du meilleur interprète dans un film musical. Ce film, qui connaît un succès mondial, réunit – pour les rôles principaux – trois Français : outre Louis Jourdan, Leslie Caron et Maurice Chevalier. Ce dernier occupe tout l’espace dans la presse, au grand dam d’un Louis Jourdan amer : « Je n’ai jamais compris comment tout le succès du film a pu échoir à ce vieillard alors que Gigi et Gaston étaient les personnages principaux. »

En 1958, il obtient également le prix du meilleur comédien de l’année en jouant à la scène et en anglais un archéologue homosexuel qui se réfugie dans le mariage, dans L’Immoraliste, d’après le roman autobiographique d’André Gide, avec James Dean et Geraldine Page. La critique l’encense, tandis des lettres de menace lui parviennent : il est parti pour 104 représentations. Son succès lui donne l’envie de jouer dans d’autres productions que celles liées à Hollywood : « C’est là la décision professionnelle la plus importe que j’estime avoir jamais prise et c’est cette décision que je mets encore en pratique aujourd’hui. » (CR, 1961) Il se voit alors réalisateur, rêve qu’il n’atteindra jamais.

En 1959, il est élu « The Most Exciting Man in the World » par la Models League of America. Son succès est tel qu’il obtient, fait rare, deux étoiles sur le fameux Walk of Fame d’Hollywood Boulevard, le 8 février 1960 (no 6153 et no 6445), la première en tant que chanteur interprète dans des films musicaux, alors même qu’il se surnomme « le baryton de salle de bain », la seconde en tant qu’acteur.

Retour à l’indépendance : de la France au désert (1960-1980)

Louis Jourdan - 1966 - Couverture de Lolita magazine

Louis Jourdan – 1966 – Couverture de Lolita magazine

Au début des années 60, il fuit enfin les rôles de séducteur romantique idéal, affirme son indépendance et revient en France pour jouer le rôle titre dans Le Comte de Monte-Cristo de Claude Autant-Lara ; ce film marque par ailleurs les débuts du jeune acteur et réalisateur Yves Rénier (1961). Lui le passionné de la Place Vendôme, qui affirme qu’il ne « pourrai[t] plus vivre en permanence en France » (CR, 1961), enchaîne les rôles dans l’Hexagone et interprète notamment :

  • le comte rebelle Mathias Sandorf dans le film éponyme de Georges Lampin (1963),
  • un mari infidèle et amant de Lisa Bortoli – Gina Lollobrigida – dans Les Sultans de Jean Delannoy (1966),
  • un romancier devenant agent secret dans Peau d’espion d’Edouard Molinaro,
  • l’acteur has-been Paul Tango dans la ténébreuse affaire d’un homicide en Provence dans l’étrange Plus ça va, moins ça va de Michel Vianey, avec un tout jeune Niels Arestrup…

Entre 1968 et 1975, Louis Jourdan connaît une traversée du désert cinématographique et tourne dans divers téléfilms ; il devient également, à cette époque, l’égérie de Dior. Il regagne les États-Unis sans toutefois obtenir de rôles majeurs. Il joue le rôle du minable prince Gianfranco Pietro Annunzio di Siracusa, complice de Michael Caine, dans Banco à Las Vegas du réalisateur tchèque Ivan Passer : le film, paru en 1978, est un fiasco. Dans le mauvais Bayou Romance d’Alan Myerson, il n’est même pas crédité dans la distribution (1982).

Un méchant raffiné dans Octopussy (1983)

Il relance néanmoins sa carrière en acceptant des rôles de méchants. Dans La Créature du marais du maître de l’horreur, Wes Craven, il incarne le sinistre docteur Anton Arcane. Si le film est considéré par la plupart des critiques comme un navet, il reçoit néanmoins une nomination au prix du meilleur film d’horreur, par l’Académie des films de science-fiction, fantastique et horreur en 1983.

L’année 1983 marque son retour international, avec son interprétation du richissime Kamal Khan, prince indien en exil, dont le charme et le raffinement ne sont pas sans rappeler les qualités de son adversaire, un certain James Bond – Roger Moore -, dans Octopussy réalisé par John Glen.

À l’exception d’une ou deux répliques devenues célèbres, Louis Jourdan ne laisse pas un souvenir impérissable : le film a mal vieilli ; Kamal Khan lui-même n’est que rarement sélectionné dans les classements des meilleurs méchants de la saga James Bond.

Une fin de carrière ratée (1984-1992)

Égérie de Dior dans les années 70

Égérie de Dior dans les années 70

S’il enchaîne avec un premier rôle de richissime sexagénaire dans le (médiocre) film australien Double Deal de Brian Kavanagh, le succès est cependant de courte durée. Il enchaîne les petits rôles dans des films mineurs et revêt le costume du docteur Arcane dans Le retour de la créature du marais du cinéaste parodique Jim Wynorski (1989). Ce film serait passé totalement inaperçu si Heather Locklear n’avait pas été sacrée pire actrice de l’année.

Lui-même confie en 1985, un rien désabusé : « Je ne regarde jamais mes films. Quand ils passent à la TV, je change de chaîne. Hollywood a créé une image et ça fait longtemps que je m’en suis fait une raison. J’étais le cliché du français. »

Il est enfin un criminel français, tortionnaire sans scrupules, en quête d’une rarissime et grande bouteille de l’exceptionnelle cuvée Lafitte, dans L’année de la comète de Peter Yates (1992). À l’issue de ce film, il met un terme à sa carrière : il a 73 ans.

Hommage sur le tard (2010)

Il faudra attendre près de dix ans pour qu’il sorte à nouveau de l’ombre, avec la remise de la Légion d’honneur, le 

Sidney Poitier, Louis Jourdan, Kirk Douglas et David Martignon.

Sidney Poitier, Louis Jourdan, Kirk Douglas et David Martignon.

Il meurt il y a tout juste un an, le 14 février 2015, à Beverly Hills en Californie, à l’âge de 93 ans.

Maussano CABRODOR

Une vie en images…

Louis Jourdan

Louis Jourdan – Années 50

Louis Jourdan - 1959 - Couverture du Magazine GQ (Gentleman's Quarterly)

Louis Jourdan – 1959 – Couverture du Magazine GQ (Gentleman’s Quarterly)

Louis Jourdan - 1964 - Life Magazine

Louis Jourdan – 1964 – Life Magazine

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