Fleuron de la diversité culturelle dans l’audiovisuel et soutien au sentiment d’appartenance des habitants à leur région, les chaînes de télévision locales pâtissent du problème financier. Leur modèle économique diffère selon les régions. Pour les maintenir à flot, plusieurs aspects comptent : soutien des régions, visibilité suffisante, redistribution des recettes etc. Un exemple de réussite ? La Bretagne. Profession Spectacle a enquêté…

En décembre dernier, nous attirions l’attention sur la liquidation de la seule télévision locale du Limousin. En cause, un modèle économique qui n’a pas tenu. Le problème n’est pas isolé : même si les moyens de financement varient, il est souvent lié à la gestion des régions. La modification territoriale récente n’a parfois rien arrangé.

Un problème : la redevance centralisée

Si le soutien des collectivités est déterminant, les chaînes de télévision locales font face à la précarité de leur statut juridique, qui ne leur permet pas de percevoir de redevance, véritable problème évoqué récemment Profession Spectacle ; cette non-redistribution de la redevance aux acteurs régionaux est l’objet d’une revendication largement partagée par la profession.

Par ailleurs, les télévisions locales sont confrontées à la difficulté d’allier leurs efforts de dépense, ingénieusement acquis, à la rentabilité. En effet, la diffusion ne suit pas toujours ; d’où la nécessité de proposer un programme cohérent et diversifié. Le retour sur investissement est donc pauvre. Soumise à ce marché et à celui de la rediffusion, la visibilité de l’information locale dépasse rarement son territoire.

Importance de l’implication politique

La Bretagne a su tirer profit de l’attachement à l’identité régionale pour développer ses trois chaînes : Tébéo, TébéSud et TV Rennes, « qui est la plus ancienne chaîne locale de France et en cela soutenue par la collectivité, nous explique Philippe Guilloux, fondateur de la maison de production Carrément à l’Ouest. Non-concurrentes géographiquement, elles ont pu s’entendre pour établir un Contrat d’objectifs et de moyens (COM), dans le cadre administratif de la région. Au bout de quelques mois, France 3 a rejoint le COM sous forme de co-production, ce qui est plutôt positif. » Cela s’est fait sous l’impulsion des élus, très impliqués dans le rayonnement audiovisuel local, afin de favoriser le financement d’une unité de programme. Pour autant, l’objectif est de faire grossir le COM, et surtout de permettre aux chaînes locales de bénéficier grâce à lui de la fameuse redevance.

« La part budgétaire de la région allouée au COM est de 1,6 million d’euros par an, à laquelle il faut ajouter d’autres aides complémentaires qui portent le soutien de la région aux télévisions à près de 2 millions d’euros. La région investit par ailleurs chaque année plus de 3 millions d’euros dans les aides à la création cinématographique et audiovisuelle dans le cadre du FACCA, avec le soutien du CNC », précise l’adjoint au vice-président de la région Bretagne chargé de la culture, Jean-François Bertrand.

Un modèle breton performant

« Ce COM breton est sans équivalent en France, notamment parce qu’il est le seul à associer France 3 et les télévisions locales », poursuit-il. Il n’a pas initialement vocation à répondre au problème du modèle économique, mais à soutenir les producteurs locaux. L’effet de levier de cette intervention est en ce sens très important.

Le modèle fonctionne et le CNC encourage d’ailleurs l’ensemble des régions à mettre en place ce type d’intervention, qui renforce la structuration des filières au niveau régional et entretient une diversité créative par ailleurs largement menacée par le fonctionnement économique de ce secteur.

Enfin, le COM innove et s’adapte aux moyens de visibilité, en créant une nouvelle offre médiatique sur internet, originale et complémentaire aux offres des télévisions : KuB. Ce projet audiovisuel vient renforcer l’exposition des créateurs bretons au sein de l’offre audiovisuelle ; il inclut également « une étude de faisabilité sur le lancement en Bretagne d’une nouvelle chaîne de plein exercice, notamment portée par France Télévisions ».

Le problème économique n’en reste pas là : il est aussi lié à son pendant culturel. Le public se détournerait-il des informations locales et du patrimoine de sa région ? Ou bien est-ce le territoire national qui se désintéresse de sa diversité culturelle ? Au regard de la difficulté des producteurs régionaux, hors Île-de-France, à bénéficier de la co-production des grandes chaînes, les raisons pourraient bien se trouver de part et d’autre du corps français, aux pieds et à la tête.

Concurrence et inégalités

La possibilité de trouver un modèle économique dépasse aussi la problématique du système existant. Un article paru l’an dernier condense les solutions proposées à cette fin et pose la question d’ouvrir la chaîne publique à la concurrence d’une chaîne privée. Il souligne notamment que le coût de diffusion sur la TNT est trop élevé : rares sont les chaînes locales à pouvoir y accéder, sans recettes possibles. En augmentant leur nombre, cela pourrait « des effets de seuil et diminuer les coûts de transmission ».

Philippe Guilloux salue d’ailleurs l’intérêt de France 3 pour les chaînes bretonnes, mais se plaint d’un manque de diffusion à l’échelle nationale. Selon lui, une « uberisation » du secteur n’est pas souhaitable, afin de maintenir la sécurité en place. Il a pourtant conscience qu’« il faut une implication du politique et, de ce point de vue, nous ne sommes pas égaux. Nous mesurons chaque jour la chance que nous avons en Bretagne d’avoir des politiques qui ont pris la mesure des enjeux de la télévision de proximité ».

Une vision politique régionale peut aider, comme le montre la Bretagne, à développer le secteur télévisuel. Cette réussite bretonne tient cependant à la présence d’un vivier audiovisuel local, ainsi qu’à un terreau déjà présent, permettant le soutien du politique. Si les autres régions ont ici un exemple, il n’est pas dit que le modèle du COM puisse être applicable partout ; ce dernier est le fruit d’une convergence unique entre différents partenaires spécifiques. Alors, quoi faire ?  Il faut croire que de nouveaux modèles sont encore à trouver…

Louise ALMÉRAS