“Le plus fou des deux” de Sophie Bassignac : ouvrir la boîte de Pandore

“Le plus fou des deux” de Sophie Bassignac : ouvrir la boîte de Pandore
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Dans son neuvième très beau roman, Le plus fou des deux paru chez Lattès, Sophie Bassignac se révèle moins fantaisiste et malicieuse. Elle nous parle, usant d’un tonique mélange de sourire et de gravité, de secrets enfouis, de culpabilité, de création et de manipulation.
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Le nœud de l’histoire

Lucie Paugham a promis à un ami, spécialiste des effets spéciaux, d’aller voir le film américain auquel il a participé. Comme elle déteste la foule, elle se décide pour la séance de dix-huit heures un 31 décembre. Elle est seule dans la salle avant que n’arrive un homme qui vient se poser dans le siège à côté d’elle. Le film est, comme elle s’y attendait, un blockbuster qui ressemble à un jeu vidéo pour enfants. Après une demi-heure, elle prend le large mais est retenue par son voisin, qui a ces mots glaçants : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit. »

Une question de désespéré qui la renvoie au 29 juin 1987 et cet après-midi de plein été lorsque sa sœur Agnès et elle visionnaient pour la énième fois Les tribulations d’un Chinois en Chine, dans lequel un vieux sage chinois empêche chaque jour Jean-Paul Belmondo de mettre fin à ses jours. Leur père avait alors surgi de son labo pour leur poser la même question. Absorbées par le film et ses répliques hilarantes, à l’âge adolescent, ni l’une ni l’autre n’ont accordé à leur père l’attention qu’il demandait et l’ont retrouvé quelques heures plus tard pendu dans le garage.

Encore tenaillée par la culpabilité et terrifiée à l’idée d’être responsable d’un geste fatal, Lucie, marionnettiste de renom, tend une main secourable à Alexandre Lanier et l’engage en tant que récitant pour ses spectacles. Il possède, il est vrai, une voix de tragédien, incroyablement belle et séduisante. Elle est aussi attirée par la part de mystère qu’il dégage ; il ne lui paraît pas être un fou lubrique.

Une rencontre qui les libérera mutuellement en les mettant face à leurs dérobades.

La vie par procuration

Sophie Bassignac, le plus fou des deuxLucie a quarante-cinq ans, deux enfants, n’est pas une beauté mais a un beau sourire. Elle est solitaire, un peu sombre, passablement misanthrope. Elle détourne d’ailleurs la lumière d’elle en la portant sur sa marionnette, Théodora, son double, voire son avatar, dont elle a fait une star. Un succès qui vient de ce qu’elle se montre fine observatrice du genre humain. Véritable démiurge, à travers elle, elle peut être comique, ironique, perturbatrice, subversive. Mais peut-on créer en se fondant uniquement sur le présent ? Comment dévoiler l’intime quand l’on a solidement cadenassé son passé ? Lucie est une artiste totale, libre, qui s’est construite sur le déni et est tourmentée par la culpabilité.

Alexandre Lanier, à la voix remarquable et au charme singulier, un homme sans avenir, va ouvrir la boîte de Pandore et par là même chambouler la vie si maîtrisée de Lucie. Comment ne pas aider cet homme qui s’apprête à reproduire le geste de son père ? En miroir du duo formé avec sa marionnette qu’elle manipule, elle se voit à son tour manipulée par un inconnu qui, peu à peu, la pousse dans ses retranchements. Cette manipulation est telle une guerre d’egos et d’usure qui va les forcer à se poser les questions essentielles : sur quoi fonder sa vie ? De quelle façon lui donner du sens ? Pour que la vie puisse être tenable, il faut affronter le passé, apprivoiser la douleur que provoquent certains souvenirs, en leur trouvant une place dans le présent, et ainsi mettre de l’ordre dans le chaos. Les moyens sont nombreux pour y parvenir, si personnels. L’art en est un qui permet de voir le monde différemment.

La vie, enfin

Parmi les rencontres que nous faisons, certaines nous bousculent, d’autres nous écorchent, d’autres encore nous subliment. Lucie et Alexandre s’offrent l’un à l’autre une vue neuve sur la vie, des perspectives à envisager. Folie, vraiment ?

L’auteure nous parle, sans fard, des ombres que l’on porte en nous, avec lesquelles nous jouons aux équilibristes, des certitudes et des doutes qui jalonnent nos vies, aussi des compromis et de l’importance de se rester fidèle. Elle met en lumière l’amour et interroge le désir et le plaisir. Comment exactement tombe-t-on amoureux ? Est-ce le cœur d’abord, le corps ensuite ou l’inverse ? Le sentiment résiste-t-il au passage des ans ?

Elle se tourne aussi vers la famille, ses joies et ses tourments, microcosme dans lequel, en dépit d’un passé commun, la tonalité des souvenirs est différente pour chacun.

Sophie Bassignac dessine à merveille la geste humaine avec son cortège d’émotions et de sentiments, nous offrant un sublime portrait de femme. Son ton est lucide et décapant pour nous montrer la façon dont, parfois, le présent devient champ de bataille. Elle nous parle, sans mièvrerie, du bonheur, de la création, de la mémoire, du désir, de nos vies en somme ; l’histoire n’est pas triste, bien tragique et comique en même temps.

Stéphanie LORÉ

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Sophie Bassignac, Le plus fou des deux, JC Lattès, 239 p., 19 €

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