Le “retour” de Matthias Langhoff : une “reprise” ? (1/2)

Le “retour” de Matthias Langhoff : une “reprise” ? (1/2)
Publicité

Le mythique Richard III de M. Langhoff fait son grand retour sur la scène théâtrale, plus de 25 ans après sa création. De quoi cette étonnante et prestigieuse reprise est-elle le nom ?

Matthias Langhoff, figure essentielle du théâtre européen, est enfin de retour. On avait eu de ses fortes nouvelles pendant les confinements, avec ses billets que le blog-balagan de J.-P. Thibaudat nous relayait. On avait entendu parler de Corps étranger, pièce de son vieux complice Manfred Karge, qu’il avait mis en scène à Chalon-sur-Saône en juillet 2021 et qui ne tourne pas… Cette fois, il est de retour avec un spectacle-événement du Festival d’Avignon… de 1995 : son mythique Gloucester time. Matériau Shakespeare. Richard III. C’est sur la scène du CDN de Caen qui a fait peau neuve, repensé par l’architecte Maria Godlewska, et pour son inauguration, qu’on a pu le « revoir », en septembre 2021 pour la première fois. En juin, il sera à La Villette, après le Havre, Reims, Évreux, Genève…

Retrouvailles avec une formidable scénographie

Sur le plateau du CDN de Caen se dresse à nouveau l’incroyable scénographie composée avec M. Langhoff par Catherine Rankl : un praticable principal très pentu aux planches disjointes, comme piégées, des machines à l’ancienne dont les poulies font monter et descendre en grinçant d’inattendus plans de jeu à l’intérieur de la construction qui semble bancale et qui exige des acteurs sérieusement entraînés. Bref, une formidable machine à jouer dans le style constructiviste, mais totalement déglinguée par l’Histoire. Elle aurait dû, dans le projet de M. Langhoff, servir à jouer plusieurs tragédies de Shakespeare. Mais elle a été détruite et donc reconstruite pour cette reprise, cette machine de guerre, cette machine à broyer traversée par trois rideaux qui dessinent encore d’autres espaces : l’un est bleu, couleur de nuit étoilée, l’autre est blanc, grand tirage d’une photo de chiens empalés, tandis que sur le troisième est peinte une mêlée historique de soldats qui s’embrochent. La machine se dresse face au public avec ses labyrinthes, ses escaliers et ses inquiétantes possibilités de métamorphose. Et voici que, lentement, le pas traînant, crissant sur les aspérités des cailloux blancs où, à l’avant-scène, s’enracinent deux rails, s’avance Richard, le porteur du mal absolu ; lentement, il s’adresse aux spectateurs.

C’est Marcial di Fonzo Bo, créateur du rôle à Avignon, qui l’endosse à nouveau ; il a vingt-cinq ans de plus, mais est tout aussi inquiétant. Le contexte a changé, le spectacle n’évoque plus la guerre du Golfe ni celle de Bosnie : les « théâtres des opérations » sont aujourd’hui partout. Et depuis quelques jours ils nous touchent, à travers l’invasion de l’Ukraine, de très près.

Une reprise : reconstruction ou re-création ?

« Il en est de certains spectacles comme de certaines constructions, leurs fondations sont si justement pensées qu’elles durent longtemps. » (Éric Ruf)

Mais peut-on parler ici de « reprise » ? Une reprise comme en danse, où il existe une possibilité de notation des spectacles ? Une reprise comme à la Comédie-Française, où l’on peut reprogrammer des spectacles tels qu’ils étaient à la saison précédente, ou même il y a vingt-et-un ans comme c’est le cas en 2022 pour Le Malade imaginaire par Claude Stratz, en cette année Molière, sans l’intervention du metteur en scène et avec de nouveaux acteurs pour remplacer ceux de la création ? Une reprise comme dans les ex-pays de l’Est, où les théâtres de répertoire gardent, parfois des décennies durant, des spectacles-clefs, en essayant de les « ressusciter » tels quels (La princesse Turandot, par E. Vakhtangov à Moscou, 1922, reprise en 1963), le plus souvent en les faisant évoluer avec leur public, le contexte, avec de vraies interventions régulières du metteur en scène, et en tenant compte des prises de rôle qui bousculent l’équilibre des distributions d’origine (théâtre de la Taganka) ? Est-ce une reprise comme, l’automne dernier, I was sitting in my patio… où, quarante-quatre années plus tard, Bob Wilson transmet, dans un dispositif presque inchangé, son rôle et celui de Lucilda Childs à deux nouveaux interprètes ?

Il serait plus opportun ici d’évoquer l’aventure du spectacle L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge. Créé en 1985 au Théâtre du Soleil, le spectacle a été recréé au Cambodge par trente élèves d’une école d’art de Battambang dans une version écourtée, transmise par l’interprète du rôle-titre, assisté d’une autre comédienne du Soleil (G. Bigot et D. Cottu). Une action longuement préparée — traduction en khmer de la pièce d’Hélène Cixous et sessions de travail au Cambodge obligent. Pendant le travail, les jeunes acteurs cambodgiens s’emparaient de leur histoire encore non écrite, se la réappropriaient par l’intermédiaire d’un texte traduit et d’une mise en scène qui était également pour eux un texte à interpréter en fonction de leur vécu, des possibilités, des capacités.

L’épopée en langue khmère qu’on a pu voir d’abord à Lyon en 2011, puis au Festival d’Automne 2013, soit vingt-huit ans plus tard, prenait sur le plateau du Soleil un sens nouveau, tout en s’appuyant fortement sur les bases du travail scénique de 1985. Le spectacle ne se répétait pas, mais vivait, autrement.

Un vide sidéral dans l’histoire de notre théâtre

C’est une opération de ce type, re-création et non reconstruction, sans l’intervention directe du metteur en scène, qu’ont menée Marcial Di Fonzo Bo et Frédérique Loliée qui, dans la distribution de 1995, jouait plusieurs rôles dans la bande réunie par M. Langhoff. Une opération qui tient de la réparation comme le confie M. Di Fonzo Bo dans le Journal de saison : « Je me crois dans une époque de réparation d’un lien entre les individus, lien qui s’est distendu et parfois brisé. »

Ce lien concerne aussi l’histoire de l’art du théâtre. Car, dit-il, « qui connaît Langhoff aujourd’hui ? Il y a un vide sidéral ». Les ouvrages épuisés ne sont pas réédités. (Au moins, cette opération a permis, après la première, la réimpression du volume sur M. Langhoff de la collection “Mettre en scène”, à Actes Sud-Papiers). Plus que d’une reprise, donc, il s’agit d’un acte de transmission, de l’approche d’une méthode et d’une vision du théâtre puissantes, d’une « école ». En début de saison, ce spectacle apparaît comme un manifeste concernant la nécessité d’une transmission-formation, avec un esprit de troupe.

À suivre…

Béatrice PICON-VALLIN

.



Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage



 

 

Newsletter

Sélectionner une ou plusieurs listes :
Publicité

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.