CRITIQUE – Qu’est-ce qui distingue l’homme du robot ? Dans Une machine comme moi, paru récemment aux éditions Gallimard, Ian McEwan s’amuse à confronter l’homme et un androïde doté de l’intelligence artificielle la plus perfectionnée qui soit. Véritable hommage à Alan Turing, le roman se répand en développements dignes de la science-fiction, au risque d’oublier parfois ce qui fait la beauté de l’être humain.

Ian McEwan nous présente dans Une machine comme moi un monde alternatif, à la manière de ces univers aléatoires qui traversent depuis quelques années la science-fiction. Mais plutôt que de nous présenter un futur possible, voire probable, il choisit volontairement un passé qui n’a jamais eu lieu – qui aurait pu avoir lieu.

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Ian McEwan, Une machine comme moi, France Camus-Pichon, Gallimard, 2020Londres, 1982. Au début de ce roman, l’Angleterre perd la guerre des Malouines face aux Argentins, fragilisant le pouvoir d’une Margaret Thatcher jusqu’à son érosion finale, tandis que Georges Marchais est président de la République française (eh oui !). Les Beatles ont décidé de reformer leur groupe, Kennedy a finalement survécu à l’attentat de Dallas et Alan Turing, toujours vivant, est devenu une véritable icône nationale de la recherche sur les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle. Qui a lu la biographie d’Andrew Hodges et la pièce de théâtre de Hugh Whitemore, deux textes dont s’inspire abondamment Benoît Solès dans sa fameuse pièce La Machine de Turing, couronnée de quatre Molière l’an dernier, sait combien Alan Turing fut injustement condamné par le passé et à quel point il fait l’objet d’une profonde redécouverte depuis plus de trente-cinq ans.

Les découvertes d’Alan Turing sont précisément à l’origine de la création d’androïdes dotés de l’intelligence artificielle la plus perfectionnée qui soit : douze Adam et treize Ève sont ainsi les prototypes d’une nouvelle forme de technologie, capables d’émotion, de poésie (?), de rationalité et – du moins le narrateur se pose-t-il la question – de conscience.

Le narrateur se nomme Charlie ; le trentenaire, passionné d’expériences, s’est fait l’acquéreur d’un des Adam dont il affine la « personnalité » avec sa voisine et bientôt compagne Miranda, plus jeune que lui de dix ans. Le trio apprend à vivre en bonne intelligence, jusqu’à ce qu’Adam couche avec la jeune femme et se déclare amoureux d’elle. Dans le même temps, le passé trouble de Miranda revient à la surface, entraînant les trois protagonistes dans un dilemme à la frontière du mensonge et de la vérité.

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La lecture d’Une machine comme moi a provoqué la même interrogation, et finalement la même conclusion que la vue du film Interstellar, sorti en 2014 mais que je n’ai découvert que tout récemment : le contexte de la science-fiction n’est qu’une enveloppe formelle pour traiter des questions qui agitent le cœur de l’homme depuis l’Antiquité. Si l’on peut évidemment apprécier les belles images de Christopher Nolan, s’il est parsemé de développements volontairement incompréhensibles sur la gravité et l’espace-temps, il n’en demeure pas moins que ce récit cinématographique porte sur la relation d’un père à sa fille, de l’éloignement, des promesses tenues ou non, du vieillissement, in fine de l’amour qui les unit.

Dans le roman d’Ian McEwan, derrière la trame amoureuse et la possibilité de son dénouement, il y a un questionnement sur la conscience, sur son originalité proprement humaine ou ses possibles déploiements, sous des formes variées, en d’autres êtres vivants. Adam est un être mathématiquement rationnel, au jugement d’autant plus implacable qu’il est formulé avec bienveillance, voire avec pureté.

On songe à la précieuse distinction philosophique entre la ratio et l’intellectus, entre – pour simplifier – la capacité de raison pure et la possibilité d’une intelligence qui embrasse les complexités des êtres et des situations. Dans l’équilibre de la ratio et de l’intellectus se situe selon nous le terreau de la conscience, ce que le romancier n’aborde finalement que très peu, pas même dans le dernier monologue – bien trop schématique à notre goût, parce que matérialiste et non métaphysique – d’Alan Turing.

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Ce roman – une succession de phrases courtes, souvent efficaces ou incisives, dans ce style qui a fait le succès des Anglo-saxons – se lit sans difficulté. Mais il tient surtout aux longs développements scientifiques qui rappellent les explications incompréhensibles de toute œuvre de science-fiction sur les trous noirs, les effets gravitationnels et autres contorsions du temps.

Ian McEwan prend plaisir à développer différentes théories scientifiques, dans lesquelles son héros se perd sans fin. Les passionnés de la question trouveront probablement dans les quelque quatre cents pages de ce roman de quoi assouvir un peu de leur soif. D’autres découvriront avec plaisir, s’ils ne les connaissent pas déjà, les théories d’Alan Turing vulgarisées pour les besoins de l’histoire grand public.

J’y ai vu pour ma part, outre l’érudition méthodique, outre les amusantes distorsions historiques qui relèvent de l’anecdotique, un écrit d’une facture somme toute ordinaire sur des interrogations universelles.

Pierre MONASTIER

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Ian McEwan, Une machine comme moi, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, Gallimard, 2020, 400 p., 22 €

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