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“Le Silence des autres” : un passé franquiste qui ne passe pas

“Le Silence des autres” : un passé franquiste qui ne passe pas
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En 1977, deux ans après la mort du Caudillo, la jeune démocratie espagnole vote une loi d’amnistie générale qui exonère de leurs responsabilités les auteurs de crimes commis sous le franquisme. Entre l’oubli et la justice, l’Espagne post-franquiste choisit l’oubli. Entre la repentance et la réconciliation, elle préfère la réconciliation.

Mais la mémoire a la vie dure. En 2010, plusieurs victimes du franquisme et leurs ayants-droits décident de se regrouper. Maria Martin a vu disparaître sa mère en 1936, froidement exécutée durant la guerre civile, et se bat pour retrouver ses restes. José Maria Galante est un étudiant torturé sous le franquisme, dans les geôles de la DGS, qui vit aujourd’hui à une encablure de son tortionnaire, lequel n’a jamais été poursuivi. Cécilia est une fille-mère dont l’enfant a été volé à la maternité pour être confié à une famille respectable, tandis qu’on lui prétendait qu’il était décédé.

Une amnésie insuffisante à la réconciliation

Faute de pouvoir saisir la justice espagnole, ces victimes décident de se porter partie civile en Argentine, au nom de la loi de justice universelle. Un juge d’instruction est désigné. Le Silence des autres raconte son enquête.

Récemment distingué par le Goya du meilleur documentaire, Le Silence des autres est une œuvre aussi déchirante qu’intelligente. Elle lève le voile sur les crimes du franquisme et sur le combat courageux d’une poignée de victimes qui entendent les dénoncer.

Non sans manichéisme, il nous présente le « pacte d’oubli » scellé en 1977 comme une décision haïssable. C’est oublier le dilemme qui se pose aux sociétés post-totalitaires qui tentent, au lendemain d’une page traumatisante de leur histoire, de restaurer le vivre-ensemble. Instruire de longs procès qui risquent de rouvrir des plaies qu’on veut cicatriser ? Ou aller de l’avant en tournant le dos au passé ? C’est aussi oublier les termes dans lesquels se pose la fin d’une dictature : sans la promesse d’une amnistie, les autorités ne seront guère incitées à quitter le pouvoir.

Mais, comme le montre l’Histoire, sous toutes les latitudes, quelles que soient les circonstances, plus ou moins pacifiques, dans lesquelles s’est opérée la transition, le désir de justice finit tôt ou tard par s’exprimer. C’est ce qui se passe en Espagne, souvent présentée comme l’exemple d’une société réconciliée sur une amnésie.

Laborieuses voies de la justice…

Le Silence des autres est profondément émouvant qui suit des gens de peu, souvent au crépuscule de leur vie, hantés par un « passé qui ne passe pas ». La plus touchante est peut-être Asunción, une octogénaire fluette mais toujours élégante qu’on découvre à l’aéroport de Madrid, au moment d’embarquer pour l’Argentine où elle ira témoigner, un peu dépassée par l’intérêt médiatique que son action suscite. Les plus traumatisantes sont ces mères qui combattent pour retrouver leurs bébés disparus – pendant et même après la dictature franquiste -, dont on regrette qu’on n’en sache pas plus sur le succès ou l’insuccès de leur combat.

Le Silence des autres est aussi profondément instructif sur les stratégies juridiques déployées au service de ce « travail de mémoire ». L’une est l’abrogation de la loi d’amnistie de 1977, hélas bloquée par les forces conservatrices espagnoles  le parti populaire de José María Aznar et de Mariano Rajoy n’a pas le beau rôle. L’autre est le détour par un pays ayant adopté une loi de compétence universelle permettant de poursuivre, en tous temps et en tous lieux, les auteurs de crimes imprescriptibles.

On imagine aisément les difficultés diplomatiques que soulève la mise en œuvre de cette compétence universelle. On se souvient de l’imbroglio juridico-diplomatique causé par l’arrestation d’Augusto Pinochet en 1998 au Royaume-Uni. On connaît les difficultés soulevées par la mise en œuvre de la loi belge de 1993 qui, si elle a permis la mise en cause d’Ariel Sharon, de George Bush senior et de Dick Cheney, fut promptement abrogée. On constate, à suivre les efforts inlassables de la juge argentine et des victimes espagnoles, que les voies de la justice sont laborieuses et que les accusés vieillissants, tel Pinochet au Chili, mourront avant d’être jugés.

Tony PARODI

 



Robert Bahar et Almudena Carracedo, Le Silence des autres, Espagne, 2018, 132mn

Sortie : 13 février 2019

Genre : documentaire

Classification : tous publics

Titre original : El silencio de otros

Distribution : Sophie Dulac distribution

En savoir plus sur le film avec CCSF : Le Silence des autres

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