En pleine crise sanitaire, le slameur lyonnais Eurêka affiche une forme insolente : création d’un nouveau spectacle, une quarantaine de concerts entre les deux confinements, un carnet de commandes rempli, plus de 100 000 euros de chiffre d’affaires en 2020 pour la première fois de sa jeune histoire… Récit d’une expérience.

Journaliste radio pendant près d’une quinzaine d’années, Olivier Tonnelier décide de tout plaquer en 2015 pour devenir le slameur Eurêka. « J’ai une reconversion professionnelle fulgurante, du jour au lendemain, à la suite d’une rupture amoureuse qui a agi comme un électrochoc, explique-t-il. J’ai décidé de me consacrer à ce qui avait été depuis toujours ma passion : les mots, la langue française… une voie dans laquelle je n’avais jusqu’alors jamais osé me lancer. »

Eurêka !

Adolescent, il découvre en effet le rap français des années 1990 : IAM, Sniper, NTM, Diam’s, Sinik, Youssoupha… « Je trouvais que la forme consistant à mettre de la poésie sur une boucle instrumentale était magnifique, se souvient-il. Mais je ne me reconnaissais pas dans les discours, ce qui m’a donné envie d’en écrire moi-même, parce que je trouvais qu’avec un art aussi beau que celui-là, on pouvait faire des choses encore plus universelles, pouvant parler à tout le monde, qu’on soit homme ou femme, blanc ou noir, riche ou pauvre, homo ou hétéro… »

À trente-et-un ans, Olivier Tonnelier devient ainsi l’auteur-interprète Eurêka. Il sait que personne ne l’attend. « Je n’étais jamais monté sur une scène de ma vie, je n’avais aucun réseau ni aucune formation, confirme-t-il. Personne dans ma famille ne travaille de près ou de loin dans le secteur artistique. » Il est seul, face à son choix, à son nouveau destin. C’est pourquoi il s’investit totalement dans ce nouveau projet, suit une formation en ligne pendant un an, s’essaye à plusieurs propositions artistiques avec des musiciens amateurs ou encore un disc-jockey. À aucun moment, il ne se pose la question de l’échec. « J’étais dans un mode de survie à cette époque, ne faisant que manger, dormir et travailler, raconte-t-il. Je ne pouvais pas faire autrement que réussir, cherchant comme un forcené une formule scénique qui soit aussi originale que mon projet, que mes textes, que mon univers. »

Twist & slam

Dès 2016-2017, il remporte plusieurs prix musicaux, ce qui lui permet de générer en moins de deux ans une économie solide autour de son projet. Il crée son label J’ai trouvé Productions, en référence évidente à son nom d’artiste, et sort un premier album en 2016, « qui comprenait seulement la moitié des titres », qu’il réédite en 2018, accompagné de nouveaux morceaux. Il en vend plus de cinq mille exemplaires physiques – une performance aujourd’hui pour un album autoproduit. Il explique ce succès par le fait que son slam s’adresse à un public extrêmement large, essentiellement familial, des plus jeunes aux plus âgés en passant par les mères de famille.

La particularité de ses textes consiste en un twist final, une sorte de retournement qui fait comprendre la chanson d’une tout autre manière, invitant ainsi à une nouvelle écoute. Son clip Le mystère de la chambre rose en est l’exemple emblématique, dépassant les 70 000 vues sur YouTube. L’idée de chansons à twist lui est venue du cinéma, sa première passion, lui qui rêvait très jeune de devenir scénariste. « Lorsque j’étais petit dans ma chambre, je me faisais des films avec mes jouets. Même si cela peut paraître étonnant, j’avais dans ma tête les tailles de plan, le montage… »

2020 : année créative

Cette influence cinématographique se retrouve également dans les courts-métrages animés, réalisés par l’artiste lyonnaise Léa Fabreguettes, avec qui il avait déjà collaboré, en vue d’un seul-en-scène qu’il conçoit lors du premier confinement, au printemps dernier. « Ce spectacle était déjà en jachère dans mon esprit avant la crise sanitaire, mais celle-ci a grandement accéléré le processus, précise-t-il. Dès le début du confinement, j’ai cherché un modèle de spectacle qui pourrait convenir aux salles de concert, une fois qu’elles rouvriraient. »

L’une de ses forces est que le public, lors de ses concerts, est assis, ce qui facilite l’accueil du public malgré l’imposition de jauges réduites. « Je n’écris pas des textes qui se dansent, mais qui s’écoutent et se digèrent assis. » De là naît l’idée de s’associer à Léa Fabreguettes afin de créer des courts-métrages pour chacun de ses morceaux. Après deux mois de labeur particulièrement intense entre les deux artistes et la réalisation de près d’une quinzaine de clips vidéo, Eurêka propose son spectacle, au format souple, à de nombreuses salles et leur explique vouloir partager leurs difficultés en adaptant ses prix à la capacité d’accueil de chacune – un geste salué unanimement par les lieux, selon le slameur.

Il ne s’agit pas de brader le spectacle, mais de manifester une pleine solidarité avec les autres acteurs de la culture, touchés comme lui par la crise sanitaire, tout en continuant à créer, chanter, se produire. « Ce qui touchait les salles, au-delà du geste commercial, c’était l’intention qu’il y avait derrière, d’être solidaire et de leur permettre aussi de reprendre le plus vite possible leur activité artistique. » Entre la mi-mai et la mi-octobre, Eurêka donne ainsi une quarantaine de concerts.

2020 : année faste

Pour la première fois en 2020, son jeune label J’ai Trouvé Productions annonce un chiffre d’affaires de 100 000 euros, une performance qui s’explique non seulement par cette série de concerts donnés entre les deux confinements, mais également par la diversification de son activité professionnelle. D’une part, il donne une conférence musicale pédagogique, intitulée : « S’écouter, trouver sa voie, vivre ses rêves », dans les établissements scolaires, au cours de laquelle il raconte son parcours et livre quelques-unes de ses créations centrées sur la confiance en soi ; d’autre part, il propose aux entreprises de communiquer autrement, par la création d’un slam personnalisé : lui passent commande des clients aussi différents qu’un organisme qui accompagne des femmes créant des entreprises dans le domaine de l’esthétique, le diocèse de Lyon, la Communauté de communes de l’Ain ou encore un cabinet d’experts-comptables lyonnais.

« Aujourd’hui, j’ai des commandes pour plusieurs mois, tant du côté des écoles que des entreprises, s’enthousiasme le jeune artiste. J’ai une liste d’attente assez longue pour 2021. » De quoi avoir confiance en l’avenir, malgré les difficultés présentes et à venir que rencontre le spectacle vivant. Mais Eurêka précise aussitôt : « Le corporate et l’artistique sont deux activités séparées. Le slam commandé par un client est un produit que je livre et qui lui appartient. Ça n’apparaît donc jamais dans mes concerts, ni même – ou alors à la marge – dans ma communication. Si c’est une manière pour moi de montrer que le hip-hop et le monde de l’entreprise peuvent se rejoindre, je suis très clair sur un point : ces slams ne font pas partie de mon répertoire artistique. »

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Aujourd’hui, Eurêka travaille sur un gros projet de concerts au Transbordeur à Villeurbanne et au Café de la Danse à Paris, en partenariat avec Yuma production, une référence dans les musiques urbaines de France. S’il aspire à signer en licence avec une major, il reconnaît par ailleurs l’intérêt d’être indépendant. « L’horizon ultime est d’être heureux, conclut-il. Tant que je me reconnais dans ce que je fais et que j’apporte de la joie à mon public, c’est tout ce qui compte. Ce sera toujours le critère numéro un dans toutes mes décisions. »

Pierre MONASTIER

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En savoir plus : site officiel d’Eurêka
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Crédits photographiques : Art Home Productions