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L’Économie Sociale doit assumer sa part de rêve

L’Économie Sociale doit assumer sa part de rêve
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« La réalité du système capitaliste moderne se réduit à un principe unique et simple : l’entreprise sert à faire du fric. Au contraire, dans l’Économie Sociale, le rêve n’est pas que de l’habillage ; il fait partie intégrante de l’identité de l’entreprise. Le profit, que le capitalisme a érigé en divinité, l’entreprise d’Économie Sociale lui substitue, comme moteur principal de son activité de production, un projet spécifique de transformation sociale. »

Tribune libre et hebdomadaire de Philippe Kaminski*
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L’entreprise actionnariale, qualifiée tantôt de banale ou de classique, tantôt de capitaliste ou de lucrative, peut proclamer qu’elle a des valeurs, se déclarer socialement responsable, citoyenne, ou éthique, voire affirmer que sa vocation première a toujours été d’œuvrer pour un monde meilleur, une société plus juste ou une planète préservée. Chacun sera plus ou moins sensible à ces efforts de langage commandés par l’air du temps. Toutes les sociétés cotées alignent leur communication sur les mêmes codes ; à défaut de sincérité, on n’y trouvera pas la moindre originalité. De toutes façons, personne n’est obligé d’y croire !

C’est qu’on aura beau revêtir le mannequin des étoffes les plus chatoyantes, il est impossible de masquer durablement que la réalité du système capitaliste moderne se réduit à un principe unique et simple : l’entreprise sert à faire du fric. Point barre. Tous les prodiges de son organisation interne, toutes les subtilités de son approche des marchés, toutes les prouesses de ses concepteurs et de ses ingénieurs ne sont que des moyens qui ne visent qu’à un seul et même but : augmenter sans cesse la profitabilité et faire mieux que la concurrence. Qu’au passage, des salariés y trouvent l’occasion d’exercer un métier passionnant, que des clients y trouvent l’occasion d’acquérir à moindre coût un produit qui les enchante, ce n’est pas contestable ; mais ce n’est pas le cœur du problème. Ceci dit, l’entreprise de profit ne fabrique pas que des heureux, du bonheur et des externalités positives, chacun le sait aussi.

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Au contraire, dans l’Économie Sociale, le rêve n’est pas que de l’habillage ; il fait partie intégrante de l’identité de l’entreprise, même quand la réalité n’y est pas rose et que les temps sont cruels. Le profit, que le capitalisme a érigé en divinité, l’entreprise d’Économie Sociale lui substitue, comme moteur principal de son activité de production, un projet spécifique de transformation sociale. Les vicissitudes du quotidien ont certes tendance à occulter ce projet, à le confiner dans une fonction de théorie fondatrice abstraite et incantatoire, il n’en demeure pas moins présent, et peut resurgir à tout moment, notamment dans les moments de crise.

Et c’est la diversité de ces projets qui rend difficile et contingente toute définition de l’Économie Sociale. On aimerait, bien sûr, disposer d’une acception pérenne et absolue, gravée dans le marbre de la Loi, applicable à tous les secteurs et sur les cinq continents… Or justement, c’est cela qui est impossible et qui nous oblige à en rester, dans le langage courant, à des définitions négatives telles que « ni capitaliste, ni étatique ».

Car les racines historiques de l’Économie Sociale sont nombreuses et complexes. Elles se rattachent pour l’essentiel aux mutations sociales provoquées au dix-neuvième siècle par le développement de la société industrielle ; mais on peut leur assigner des origines encore plus lointaines. Elles renvoient à tout un foisonnement de courants de pensée, à des précurseurs plus ou moins célèbres, plus ou moins oubliés, plus ou moins bien compris. Chacun peut y trouver matière à incarner ses propres conceptions, ses propres espoirs de transformation sociale.

Il y a eu la volonté, portée par les mouvements coopératifs de consommateurs, de s’affranchir de la domination des producteurs. Il y a eu la volonté, portée par les coopératives ouvrières, d’inverser le rapport du capital au travail, pouvant aller jusqu’à l’abolition du salariat. Il y a eu la volonté, portée par les sociétés de secours mutuels, d’atténuer les souffrances et les malheurs provoqués par la maladie, le veuvage et les accidents de la vie. Il y a eu la volonté, portée par les coopératives de crédit, de permettre aux laissés pour compte du système financier d’échapper à la malédiction de l’usure. Il y a eu la volonté, portée par les coopératives de paysans et d’artisans, de mettre en commun ressources et équipements pour permettre aux indépendants de résister à la concurrence des grands groupes. Il y a eu la volonté, portée par les sociétés d’entraide et d’éducation populaire, d’alphabétiser les masses ouvrières et de les tenir à l’écart des ravages de l’alcoolisme et du péril vénérien. Il y a eu la volonté, portée par les mouvements du tourisme social, de mettre les activités de plein air à la portée de tous. Il y a eu la volonté, portée par les fondateurs des mutuelles niortaises, de se passer des courtiers et des intermédiaires pour « démocratiser » l’assurance.

Et à cette liste, forcément incomplète, des grands courants de pensée et d’action nés entre 1850 et 1950 qui ont donné naissance aux gros bataillons de l’Économie Sociale d’aujourd’hui, il faut ajouter les multiples initiatives qui aujourd’hui luttent contre le chômage, la précarité, l’isolement et le dépérissement de nombreux territoires, notamment ces merveilles d’ingéniosité que sont les SCIC (sociétés coopératives d’intérêt collectif) et les CAE (coopératives d’activités et d’emploi).

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Chacun des projets de transformation sociale qui ont abouti reposait aux premiers âges sur une ambition idéologique, avant de devenir adulte et se transformer, le succès aidant, en une « grosse machine » volontiers taxée de lourdeur bureaucratique et d’oubli de ses fondamentaux. Il n’y a rien que de très naturel dans ce cycle de vie des institutions. Mais notons néanmoins que la présence, dans les statuts et les règles de fonctionnement des entreprises d’Économie Sociale, des principes d’existence du sociétariat leur permet à tout moment de pouvoir se régénérer et de retrouver l’élan idéologique qui fait leur spécificité et leur dynamisme.

L’aspiration légitime à « changer le monde », à trouver « une autre voie », qui est plutôt, mais non exclusivement, une caractéristique de la jeunesse, n’a donc que l’embarras du choix pour trouver, dans l’un ou l’autre des multiples visages de l’Économie Sociale, à s’incarner dans des entreprises qui ont fait au fil des ans la preuve de leurs capacités à faire la synthèse entre l’efficacité et l’utopie, à aller de l’une à l’autre et à rester fidèle à leur vocation. Il faut simplement ne pas être trop impatient, donner la primauté au temps long sur l’émotion de l’instant, et garder confiance !

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, notamment en lien avec l’ESS.



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