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Accusée Jeanne Calment, levez-vous !

Accusée Jeanne Calment, levez-vous !
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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets d’actualité, notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre]

Et si Jeanne Calment avait triché ?

Née au plus profond de l’hiver moscovite, une polémique vient d’éclater, contestant à l’arme lourde l’un des rares trésors qui nous restent, notre fierté française parmi les plus précieuses : rien moins que le record du monde de la longévité humaine, notre propriété nationale depuis plus de vingt ans ! Mais qui sont donc ces gnomes masqués, qui entre deux séries de piratages informatiques des Big Data de la NASA et de la CIA, affairés sous les clapotis d’un chaudron écarlate où mijotent quelque décoction létale destinée à éliminer un traître aujourd’hui en goguette sur les bords de la Tamise, et bien entendu sous les ordres directs du Kremlin, nous ont aussi odieusement attaqués ?

Facétieux ou pervers, ces Russes sur lesquels on fantasme tant ? Le saura-t-on un jour ? Leur dossier s’est en tous cas révélé assez bien ficelé pour remuer, non seulement les médias, mais aussi la petite communauté des gérontologues, qu’ils soient médecins ou démographes. Et la réponse qui leur a été faite, si l’on devait en rester là, conduirait immanquablement le dossier à se gangréner toujours davantage et à ne jamais retrouver les voies d’un consensus serein.

Résumons les faits, pour celles et ceux qui ne les auraient pas suivis dans le détail. Jeanne Calment naît en 1875, et sa fille Yvonne en 1898. Cela, personne ne le conteste. Yvonne décède en 1933, et sa mère lui survit jusqu’en 1997. C’est la version « officielle », abondamment documentée, et que personnellement je n’ai jamais mise en doute. Une rumeur insidieuse, tenant à la fois de la galéjade et de la perfidie, naît vers 1990 : c’est Jeanne qui serait morte en 1933, et Yvonne aurait alors pris son identité, se faisant elle-même passer pour la défunte, et ce afin d’échapper au payement des droits de succession. Ce tissu d’invraisemblances ne sortit jamais du caniveau, puis de l’oubli… jusqu’à ce que nos Russes le redécouvrent et en fassent la trame d’une fiction à succès, jouant sur le registre bien connu du « nous vous révélons la vérité qu’on vous a toujours cachée ».

Si le succès est là, c’est que depuis 1997 non seulement le record de Jeanne Calment n’a pas été battu, non seulement personne ne s’en est approché, mais il semble au contraire que plus le temps passe et plus l’âge de la doyenne de l’humanité a tendance à reculer (ne parlons pas des doyens, les hommes mourant en moyenne cinq ans plus tôt que les femmes). Par ailleurs, divers contrôles réalisés a posteriori sur de longues durée de vie précédemment homologuées ont conduit à des révisions, toujours dans le sens du raccourcissement. Autrement dit, la performance de Jeanne Calment apparaît de plus en plus exceptionnelle, suscitant des soupçons, ou à tout le moins un climat favorable à l’expression d’une contestation.

Les scientifiques convaincus de l’authenticité du record ont fait valoir deux arguments de méthode, tout à fait pertinents mais qui, dans le climat actuel, ne pourront pas faire le poids. D’une part, que c’est à l’accusation d’apporter ses preuves, et non de les exiger ; d’autre part, qu’il est aisé, mais malhonnête, de plaider une thèse en ne reprenant que des arguments à charge, et en ne faisant aucun cas des arguments contraires, en l’occurrence bien plus significatifs. Or de tels propos ne valent qu’entre gens de bonne foi, arbitrés par un juge impartial et respecté. Ils ne comptent pour rien dans une jungle où règnent la ruse, la brutalité et la médisance.

Point n’est besoin des réseaux sociaux pour donner consistance aux fausses nouvelles. Je ne sais pourquoi, mais l’affaire de la fille de Jeanne Calment me fait penser à celle de Naundorff. L’ADN n’y a donné son verdict que deux cents ans plus tard, et cela n’a pas empêché la poignée de gens qui y croyaient encore de continuer à y croire, parce que croire en la « survivance » était pour eux un besoin quasiment ontologique. Aujourd’hui les outils de preuve existent, il faut les utiliser de suite, et non pas attendre 200 ans, ne serait-ce que 20 ans, que 20 mois… car il se sera entre temps constitué toute une contre-culture « naundorfiste », avec sa cohérence, ses rites, ses démonstrations, son influence aussi, et le doute sur Jeanne Calment ne pourra plus être entièrement levé.

Il faut donc exhumer les corps ; encore heureux qu’il n’y ait pas eu d’incinération ! Et l’on verra bien si l’on a affaire à une fille de 35 ans et une mère de 122 ans, ou une fille de 99 ans et une mère de 58 ans. Les différences sont telles qu’il ne peut y avoir discussion. Les arguments de droit sur la justification des exhumations doivent être surmontés sans faiblesse : c’est une nécessité !

Et l’on devra ensuite parachever la victoire en conviant les Russes à convenir, dans la bonne humeur, qu’ils n’ont fait que monter une grossière farce dont ils n’attendaient pas une telle fortune. Une grande fête provençale en Arles, en l’honneur confirmé et pérennisé de Jeanne Calment, où vodka et Châteauneuf-du-Pape feront merveilleux ménage, ne sera pas de trop !

Philippe KAMINSKI

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