Au théâtre Dunois, à Paris, Cendre Chassanne et Carole Guittat présentent une version complètement renouvelée de leur spectacle Crocodiles, d’après le récit-témoignage d’Enaiatollah Akbari : Dans la mer il y a des crocodiles de l’Italien Fabio Geda. L’histoire vraie d’un jeune migrant d’origine afghane, traversant le Pakistan, l’Iran, la Grèce et l’Italie, interprété avec grand talent par le jeune comédien Rémi Fortin, fraîchement diplômé du TNS en juin 2016.

Enaiatollah… Ce simple prénom, répété avec force en début de pièce, pourrait inspirer d’emblée une crainte, du moins aux adultes français et européens, qui verraient aussitôt apparaître en filigrane de leur mémoire les figures imposantes d’Ali Khamenei et d’autres éminents dignitaires chiites d’Iran, d’Afghanistan… Il n’en est rien.

La quête de joie d’un enfant en chemin

Afghan, Enaiatollah Akbari l’est. Mais il appartient surtout au peuple des Hazaras, que les Pachtounes et les Talibans considèrent comme des esclaves. Un jour, son père voit son chargement pillé par des bandits et une menace planer sur lui et sa famille ; la mère n’hésite pas : elle part avec son fils aîné et le dépose de l’autre côté de la frontière, au Pakistan, avant de revenir discrètement au pays.

Au moment de l’abandonner, elle donne à son fils trois recommandations, trois limites à ne pas franchir : ne jamais se droguer ; ne jamais manier d’armes ; ne jamais voler. Cette triple frontière intérieure et morale appartient au caractère et à la marche du jeune Enaiatollah Akbari, alors âgé de 10 ans – du moins, s’il est possible de connaître avec certitude sa date de naissance.

Rémi Fortin endosse, seul en scène, au milieu du public réparti en deux gradins se faisant face (dispositif bi-frontal), le rôle de ce jeune garçon qui, tout au long de son adolescence, connaît une pérégrination de plus en plus rapide qui le conduit, après le Pakistan, en Iran, en Turquie, en Grèce et en Italie – où il retrouve un gars de son village, où il peut enfin appeler sa mère et apprendre, dans une joie pure et sans mots, qu’elle est toujours en vie.

Délicate innocence de l’enfant : Rémi Fortin juste et authentique

Comme Le but de Roberto Carlos de Michel Simonot, Crocodiles présente le versant bienveillant et « innocent » de l’humanité en migration : Enaiatollah Akbari est un garçon gentil, vulnérable et honnête, un tantinet bagarreur lorsqu’on le provoque, mais sans méchanceté aucune, ni vice honteux. Un migrant hygiénique sur papier glacé. On ne sent chez lui nulle perversité, mais une énergie formidable, retranscrite avec beaucoup de talent par Rémi Fortin, comédien que nous avons pu voir, depuis sa sortie du TNS en 2016, dans Shock Corridor, mis en scène par Mathieu Bauer, ou encore Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser, mis en scène par Thomas Jolly.

Il est toujours difficile d’aborder la question de l’innocence de l’enfant. Qui a lu les romans de Georges Bernanos ou vu les films de Michael Haneke – notamment le sombre et récent Happy End – sait que la perversité n’a pas d’âge. N’importe quelle expérience dans une colonie de vacances, n’en déplaise à Nos jours heureux, aura vite fait de le confirmer. Cette innocence, jamais discutée par les metteures en scène Cendre Chassanne et Carole Guittat, constitue la matière même qui forge le caractère d’Enaiatollah Akbari. Plus encore, cette énergie qui le jette sur les chemins d’Iran et de Grèce semble directement puisée à la source d’une foi pure en l’avenir. Est-ce parce que le spectacle s’adresse au jeune public (à partir de 8 ans) que Rémi Fortin voit son jeu pétri d’innocence et d’un tel enthousiasme, communicatif ?

Il sait solliciter les enfants, présents dans la salle, en courant des deux côtés de la scène réduite à une bande étroite, comme un long passage, une itinérance. Il pose des questions sans réponse ; tantôt il raconte, immobile, un épisode de sa vie, tantôt il est traversé par une musique puissante, qui l’entraîne dans une chorégraphie désordonnée, qui aurait parfois mérité d’être davantage travaillée. La mise en scène est sobre : deux cubes sont disposés des deux côtés de la scène ; deux écrans se répondent, derrière le double public, en vis-à-vis.

Entre théâtre et cinéma : l’enjeu créatif

Cendre Chassanne ne cache pas son goût pour la matière cinématographique, depuis qu’elle a mis en scène BOVARY les films sont plus harmonieux que la vie – roman de Gustave Flaubert en dialogue avec le cinéma de François Truffaut. De courtes scènes, tournées aux quatre coins du globe et projetées par intermittence au fil des quelque 50 minutes que dure le spectacle, relient une seule et même humanité, quelles que soient ses conditions de vie.

Cet usage de l’écran met en exergue la nudité du témoignage de cet enfant, qui rencontre l’éducateur Fabio Geda en Italie, à 21 ans. Il y a comme un écho, du théâtre au cinéma, de la scène à la vidéo, de l’image matérielle à celle projetée. Au risque, néanmoins, d’une forme de facilité, qui bride la créativité corporelle, théâtrale, de Rémi Fortin. Le récit bute sur une symbolique qui patine et se fait attendre, jusqu’à cette scène magnifique de la traversée de la mer : le spectateur – jeune et adulte – est soudain rattrapé par ce passage de la parole nue à un acte visuel puissant, intense. La réaction des enfants est d’ailleurs immédiate, passant d’une forme de passivité à un émerveillement bien concret.

Servie par un jeune comédien remarquable, la pièce touche in fine par son élan généreux, par la résilience d’un jeune héros en quête d’une deuxième vie, après l’arrachement familial, après l’exil, après la traversée d’étendues infestées de crocodiles – réels, imaginaires, qu’importe ? Un récit vital, un poème de l’hospitalité, un conte de tous les possibles, à voir en famille.

Pierre MONASTIER

 



DISTRIBUTION

Adaptation et mise en scène : Cendre Chassanne et Carole Guittat

D’après l’histoire vraie d’Enaiatollah Akbari : Dans la mer il y a des crocodiles de Fabio Geda

Avec : Rémi Fortin

Images : Mat Jacob / Tendance Floue

Montage : José Chidlovsky

Création sonore : Edouard Alanio

Création lumière : Sébastien Choriol

Crédits de la photographie de Une : Mat Jacob

Informations pratiques
– Public : à partir de 8 ans
– Durée : 50 minutes
– Plateau bi-Frontal pour 120 spectateurs
– Dimension Plateau : 10m x 9m Air de Jeu : 2,8m x 8,5m
– Site internet : Compagnie Barbès 35
– Diffusion : Camille Bard au 06 20 78 38 19 ou camille.2c2bprod@gmail.com



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle créé en janvier 2017 au Théâtre, scène conventionnée d’Auxerre.

Tournée
– 8-18 novembre 2017 : théâtre Dunois (Paris XIII)
– 21 novembre 2017 : Granit, scène nationale de Belfort

Crocodiles (© Mat Jacob)