Collaboration ? Coopération ? Mutualisation ? Entraide ? Employées à tout bout de champ au sein des institutions, structures et entreprises culturelles, que faut-il retenir de ces dynamiques ?

Première partie d’une étude menée par Laura-Lou Rey, de l’éveilleur SCOP, jeune société coopérative implantée à Avignon, qui souhaite faciliter la prise de conscience des enjeux sociétaux et écologiques de façon transversale, par et pour les arts, et à destination de tous les publics.

Pour marquer cette rentrée, le Mouvement Impact France a organisé les universités d’été de l’économie de demain, réunissant l’ensemble des réseaux d’entreprises engagées en France, à la Cité internationale de Paris, fin août 2021.

Lors de la table ronde “Grande mise à jour de la Culture”, les intervenantes et intervenants ont présenté la culture comme un secteur fort par sa spontanéité à se réunir et à faire corps. De nombreuses démarches collectives ont effectivement été initiées durant la période de confinement et post-confinement pour faire face aux difficultés rencontrées par l’ensemble des acteurs.

C’est à la suite de ces échanges que l’équipe de l’éveilleur SCOP s’est interrogée sur la place de l’entraide dans le secteur culturel.

L’entraide incarnée ?

Selon Pablo Servigne, « nous sommes l’entraide incarnée ». « Dans cette arène impitoyable qu’est la vie, nous sommes tous soumis à la “loi du plus fort”, la loi de la jungle, affirme-t-il dans L’Entraide : L’autre loi de la jungle, coécrit avec Gauthier Chapelle. Cette mythologie a fait émerger une société devenue toxique pour notre génération et pour notre planète. »

Nous avons tendance à considérer les espaces sauvages, forêts et océans, comme des lieux où règne uniquement la loi du plus fort. Cette idée, nous l’avons conscientisée dès le plus jeune âge par les livres, dans les films, etc. Finalement, c’est toujours la plus grosse bête qui mange la plus petite : ainsi fonctionne la loi de la jungle. L’exemple de la chaîne alimentaire peut ici prendre sens ; nous visualisons cette image composée d’une succession de végétaux et d’animaux qui sont, chacun leur tour, mangés par le suivant. Tout cela a encouragé l’imaginaire collectif : nous croyons qu’à l’état sauvage, la loi du plus fort prime et encourage le « chacun pour soi ».

Ce fonctionnement du « chacun pour soi », cet individualisme, a été normalisé au sein de nos sociétés, soutenu par les théories du XIXe siècle. Herbert Spencer, contemporain anglais de Darwin, est à l’origine du darwinisme social, « qui maintient que les lois sociales constituent un prolongement de la nature, que l’une des lois les plus importantes de la nature est la lutte pour la vie menant à la survivance du plus apte, que cette loi s’applique à la lutte entre individus ou à la lutte entre groupes », selon Daniel Becquemont, historien, dans son ouvrage Darwinisme social et eugénisme anglo-saxons. Cette théorie met l’accent sur la survie des plus aptes dans la société humaine comme source de progrès et d’amélioration de l’être humain, « hostile à toute intervention de l’État dans la vie sociale au nom d’un laisser-faire des lois de la nature ».

Cependant, Daniel Becquemont affirme que Charles Darwin n’a jamais adhéré aux principes, « rejetant même vigoureusement l’idée d’une suppression de l’aide sociale et médicale aux êtres considérés comme les perdants dans la lutte pour la vie ». Par ailleurs, dans La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe contre le spencérisme, il souligne l’importance d’une morale de la bienveillance, du secours et de la sympathie au sein des civilisations humaines.
Néanmoins, l’essor du capitalisme et la montée du néo-libéralisme n’ont fait qu’accroître l’idée de compétition sociale.

La chaîne alimentaire nous montre surtout un lien naturel et une forme de dépendance entre les êtres vivants. Il existe autant de chaînes alimentaires que de milieux naturels ; leur unique objectif est de maintenir l’équilibre de l’écosystème.

En parallèle, les espèces entretiennent des relations particulières entre elles pour survivre : la symbiose, le mutualisme et le commensalisme. Autant de phénomènes qui démontrent que, malgré la relation proie/prédateur, les êtres vivants ont la capacité de partager, s’entraider et s’associer afin de conserver un lieu vivable et durable pour tout l’écosystème. « Un examen attentif de l’éventail du vivant révèle que, de tous temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro-organismes – et même les économistes ! – ont pratiqué l’entraide, poursuivent Gauthier Chapelle et Pablo Servigne. Qui plus est, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus […]. »

Fort heureusement, depuis les années 1990, l’entraide et la solidarité reprennent leur place au cœur de notre système, après avoir été trop longtemps mises à l’écart. De plus en plus de projets coopératifs voient le jour ; ils contribuent à la sensibilisation des citoyennes et citoyens à ce mode de vie solidaire.
Pablo Servigne et Gauthier Chapelle le souligne : « Aujourd’hui, les lignes bougent. Un nombre croissant de nouveaux mouvements, auteurs ou modes d’organisation battent en brèche cette vision biaisée du monde et font revivre des mots jugés désuets comme “altruisme”, “coopération”, “solidarité” ou “bonté”. Notre époque redécouvre avec émerveillement que dans cette fameuse jungle il flotte aussi un entêtant parfum d’entraide… »

Le lien avec les cultures et la culture

Juliette Smeralda, dans son livre La Culture de l’entraide. Un modèle d’économie alternative : le cas de la Martinique, décrypte la tradition bien connue du « koudmen » dans les sociétés antillaises.

Le phénomène du koudmen est ancré dans les traditions sociales des Afro-Caribéens : il s’agit d’un système d’échange non monétarisé, fondé sur le don et le contre-don. L’autrice l’« appréhende en tant que civilisation, parce qu’elle [l’entraide] sous-tend toute l’organisation sociale des sociétés africaines traditionnelles ».

Cette pratique culturelle démontre l’ancienneté du système d’entraide au sein des groupes. Sans nos cultures, il n’y aurait certainement pas de solidarité, ni d’entraide. Cette dernière nous permet de surmonter nos différences, non pas pour les gommer, mais pour en faire une richesse collective.

La culture, au sens des « industries culturelles et créatives », est quant à elle un vecteur de transmission et d’acculturation auprès des publics. Elle s’inscrit dans une volonté de faire ensemble, faire avec et faire corps. Elle fédère et apporte de nouvelles perspectives aux citoyennes et citoyens : « La culture “établit un trait d’union entre les autres et soi-même”, écrit pour sa part Claudie Haigneré. Elle permet de communiquer, elle est la rencontre de l’autre. »

D’autres manières de faire

Collaboration ? Coopération ? Mutualisation ? Entraide ? Employées à tout bout de champ au sein des institutions, structures et entreprises, que faut-il retenir de ces dynamiques ?

La collaboration et la coopération sont des synonymes ; ces termes définissent l’action de participer à une œuvre, à un projet commun. En revanche, ils sont tous deux utilisés à des fins différentes. Le mode coopératif correspondrait au partage d’un projet commun dans lequel les missions sont réparties, ainsi que les responsabilités. La coopération peut prendre différentes formes : elle peut être formelle ou informelle, de moyens, d’idées, stratégique, économique, etc. Ce fonctionnement implique un rapprochement entre des structures qui souhaitent faire ensemble.

En parallèle, la collaboration consiste en une réelle fusion entre les entités et/ou individus qui partagent l’entière responsabilité du projet. Ce mode collaboratif est plus stratégique, car il nécessite le partage d’une vision unique : ici, les structures vont faire corps.

La mutualisation est le partage des moyens pour faciliter les mises en œuvre de projets indépendants. Ce fonctionnement permet le partage des emplois, c’est-à-dire la création de postes, ou la mise à disposition du personnel entre les organisations ; le partage des réflexions, des pratiques favorisant les rencontres professionnelles ; mais également le partage et la transmission des savoirs et des ressources. C’est un faire avec qui implique une confiance partagée entre les structures.

L’entraide est l’action d’agir en commun, c’est-à-dire la mise en place d’une aide que l’on se porte mutuellement. En sociologie, nous pouvons dire que « les pratiques d’entraide sont donc encadrées par des obligations sociales de type don/contre-don : l’entraide est présentée comme gratuite et unilatérale, précise Nicolas Thibault, agrégé de sciences économiques et sociales dans un article publié dans la revue Idées économiques et sociales en 2010. Mais en fait, elle relève de la réciprocité : celui qui reçoit à un moment se sentira obligé de donner à son tour s’il le peut à un autre moment de son parcours de vie. » En économie, c’est un concept alternatif d’échange réciproque et volontaire de ressources et de services au profit de toutes et tous.

Finalement, l’ensemble de ces termes a une valeur commune : agir pour le collectif ! L’entraide propose une dimension supplémentaire de solidarité qui semble devoir être plus particulièrement inscrite dans un mode de fonctionnement global.

À suivre…

Laura-Lou REY

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Porteuse d’un projet intermédiaire, la coopérative avignonnaise l’éveilleur se définit comme un trait d’union entre les arts, l’écologie et le numérique. À la recherche d’un équilibre du vivant, les membres de la SCOP s’inscrivent dans une dynamique de changement écologique et social au cœur d’un écosystème créatif par l’expérimentation et l’innovation. L’éveilleur souhaite faire rayonner la participation citoyenne sur son territoire pour favoriser l’expression de chaque singularité et l’émancipation individuelle et collective. L’éveilleur tient une chronique mensuelle dans le journal Profession Spectacle depuis octobre 2021.