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Les banques françaises : vertus coopératives et perfection angélique

Les banques françaises : vertus coopératives et perfection angélique
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Chacun sait que les banques coopératives dominent le marché français. La quête d’une impossible perfection angélique est pourtant un poison pour le développement de l’Économie Sociale. Une banque coopérative se doit d’abord d’être une banque efficace, non de devenir une caverne au trésor où tout vœu sera magiquement et démocratiquement exaucé. Analyse.

Tribune libre et hebdomadaire de Philippe Kaminski

Chacun sait (même les journalistes les plus incultes) que les banques coopératives dominent le marché français. Mais de combien ? Tout dépend des indicateurs que l’on veut privilégier, ou plus prosaïquement de ceux qui sont disponibles.

La question n’est pas simple et ne le sera jamais. Le produit net bancaire, notion synthétique mais très technique, doit pouvoir être défalqué des activités réalisées à l’étranger. Le montant des dépôts recouvre des réalités très hétérogènes. Le nombre de comptes ouverts n’a guère de sens en lui-même (ainsi, les taux de pénétration des banques en ligne, tels qu’on nous les annonce régulièrement, n’ont aucune signification). La masse salariale distribuée en France paraît un bon compromis, mais la délimitation du périmètre des filiales à consolider constitue une difficulté rédhibitoire. Enfin, pour ce qui nous intéresse, la capitalisation boursière (utilisée pour le classement mondial des banques) est totalement hors sujet.

Moyennant quoi, nul ne sait au juste à quoi s’en tenir. On évoque ici une part de marché de 40 %, chez les coopératophobes, et là jusqu’à un peu plus de 60 %, chez les coopératophiles. C’est de toutes façons beaucoup plus que dans d’autres pays européens ; mais les définitions sont mouvantes d’un pays à l’autre. Ainsi en Allemagne, selon la manière dont on considère le réseau des Sparkassen, le regard change du tout au tout.

Mais ce qui compte pour les particuliers que nous sommes, ce n’est pas tant la complexité des activités financières que les services de base que nous attendons d’une banque. Et au-delà de la simple tenue d’un compte et de la mise à disposition de moyens de payement, qui sont peu ou prou les mêmes partout, il y a essentiellement les prêts immobiliers, ces opérations importantes qu’on ne réalise qu’une ou deux fois dans sa vie et qui nous engagent pour de longues années. Et sur ce sujet, les statistiques sont impressionnantes.

Les trois groupes coopératifs français totalisent en effet près de 80 % des encours de crédits immobiliers, 34,9 % pour le Crédit Agricole, 27 % pour la BPCE et 16,4 % pour le Crédit Mutuel. Nos deux banques privées, la BNP et la Société Générale, approchent chacune les 10 %, ne laissant que des miettes (moins de 3 % en tout) à la Poste et aux autres compétiteurs. Autrement dit, le jour où vous décidez de vous endetter pour dix ou vingt ans afin d’accéder au statut de propriétaire de votre logement, votre préférence pour la banque coopérative n’est plus de 40 % ni de 60 %, mais de 80%. Ce chiffre mérite d’être gardé présent à l’esprit.

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Je ne sais si l’actuelle baisse tendancielle des taux, allant jusqu’en territoire négatif, constitue ou non une menace de fragilité pour les organismes prêteurs. A priori, tout le monde étant logé à la même enseigne, les banques coopératives ne devraient pas être plus affectées que les autres. Mais il est une spécificité du marché immobilier, qui fait que l’effondrement du coût du crédit, couplé avec un rallongement des maturités, provoque un renchérissement des autres composantes du prix du logement, en particulier le foncier. Cette faiblesse macro-économique, qui permet des transferts indus de richesse, est la conséquence de l’absence de force collective des acquéreurs. Ceux-ci, rendus plus nombreux par la baisse du seuil de solvabilité que permet la faiblesse des taux, font augmenter la demande, ce qui mécaniquement fait monter le prix de la partie la moins concurrencée de l’offre, et ils ne peuvent qu’en subir les effets pernicieux, perdant d’une main ce qu’ils ont cru gagner de l’autre.

Il est facile de critiquer le fonctionnement du système français du logement. Fruit de l’accumulation au fil du temps de mesures de soutien, de régulation et de normalisation qui s’enchevêtrent au point d’être toutes devenues illisibles et contre-productives, ne laissant en fait aux forces du marché que d’étroits interstices de liberté dans lesquels elles s’engouffrent avec une violence d’autant plus grande qu’elles sont bridées ailleurs, il coûte extrêmement cher aux finances publiques et ne brille pas par ses résultats. Mais notre propos est plus limité : comment se fait-il que les acquéreurs soient les dindons de la farce, alors que, sociétaires des banques coopératives et de ce fait propriétaires de celles-ci, ils pourraient trouver là une force économique considérable ?

C’est un fait ancien et bien connu que les pouvoirs des coopérateurs, dans les banques, ne sont que latents. Inscrits dans les statuts, ils restent théoriques tant qu’ils ne sont pas utilisés. Et l’on entend sans cesse argumenter que rien ne différencie, dans leurs comportements, les banques coopératives des banques capitalistes, que les mêmes technostructures les dirigent dans une même inempathie pour la clientèle. À preuve, les brassées de milliards engagées puis perdues par le Crédit Agricole en Grèce, ou d’autres égarées naguère sur une table de casino par Natixis…

Ces remarques ne sont pas dénuées de vérité. Elles en font d’autant plus mal. Et les réponses ne sont pas aisées, faute de démonstration contraire et de propositions de champs d’action nouveaux et concrets. Eh bien, justement, en voici un ! Puisque les banques coopératives concentrent une très grande majorité des emprunteurs immobiliers, qu’elles leur permettent de se coaliser pour faire pièce aux dérives du foncier. Chiche ?

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D’une manière générale, critiquer le fonctionnement des banques coopératives en arguant qu’il est insuffisamment démocratique est un exercice facile. Outre qu’il convienne de souligner les efforts réels qui ont été consentis ces dernières années pour effacer le souvenir douloureux des errements financiers passés, la réalité prosaïque est que l’aspiration à la démocratie intégrale, entendue comme une participation de tous les instants à tout ce qui peut nous concerner, n’est partagée que par quelques utopistes à la limite de la maladie mentale. Ce que veulent les gens, qu’ils soient ou non sociétaires, c’est que les choses marchent bien d’elles-mêmes et qu’ils n’aient réellement à s’en préoccuper qu’en cas d’urgence. Et ce qui est préjudiciable à l’idée d’Économie Sociale, c’est qu’on a trop tendance à y voir un modèle idéal d’entreprise où chacun se mêle de tout et où la magie du débat suivi de vote suffirait à assurer un consensus irénique.

L’idée coopérative, c’est de permettre à un groupe ayant des intérêts communs, cela peut être des fournisseurs, des salariés, ou des utilisateurs de la production, de s’affranchir du pouvoir des propriétaires capitalistes de l’entreprise en l’assumant eux-mêmes. Par cette double qualité de parties prenantes et de sociétaires, ils se libèrent de la domination du capital, qu’ils ravalent du rang de fin à celui de simple moyen. C’est déjà beaucoup. C’est même énorme. Il ne faut pas y rajouter toute une kyrielle d’autres objectifs, tous certes plus louables les uns que les autres, mais dont l’addition finit par faire passer l’efficacité économique au second plan et soumet de fait la survie de l’entreprise à la bonne fortune de subventions ou de privilèges.

La quête d’une impossible perfection angélique est un poison pour le développement de l’Économie Sociale. Une banque coopérative se doit d’abord d’être une banque efficace, non de devenir une caverne au trésor où tout vœu sera magiquement et démocratiquement exaucé. Que dire alors de l’entreprise sociale, qu’il est de si bon ton aujourd’hui d’encenser ? On lui demande tout, on lui prête toutes les vertus thaumaturgiques. Je propose à ses zélateurs et autres laudateurs (je ne parle pas ici de quelques chercheurs, des amis pour lesquels j’ai la plus grande estime, mais de ces chroniqueurs à la plume légère et de ces politiciens au verbe incontinent) de méditer sur le cas de la société Ryanair.

Quoi de plus social, en effet, que d’avoir « démocratisé » le transport aérien, permettant ainsi à de larges couches de population d’accéder à un service que leurs faibles moyens leur interdisaient jusqu’alors ? C’est le premier des critères généralement reconnus pour qu’une entreprise soit qualifiée de sociale. Mais on aura négligé toute référence à l’actionnariat. Chose sans importance, ringardes, les coopératives ! On aura de même au passage toléré, voire adoubé, une certaine rudesse du management ; souvenez-vous du Point de Mulhouse, trop associatif, trop gentil pour survivre dans un monde de brutes.

Mais voici Ryanair dans la tourmente à son tour. Pour moi, une seule leçon : rien de durablement social, réel ou présumé, ne peut se concevoir tant que la question de la limitation des pouvoirs du capital n’aura été tranchée. Le social business, se faire du pognon sur le marché des pauvres, ce n’est décidément pas l’idée que je me fais du social.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, notamment en lien avec l’ESS.

Philippe Kaminski - Actualité de l'économie sociale



 

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