Chronique des confins (15)

David Léon

.
Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

.

et ne rien faire qu’entendre ne rien faire qu’écouter et l’écoulement de la rivière et ne rien faire que suivre la fraîcheur du matin – réveil – et le chant des oiseaux – quels sont leurs noms déjà ? – combien sont-ils ? – leur chant ont-ils chacun un nom distinct – à qui s’adresse ces chants ? depuis toujours – et pour combien de temps ? depuis longtemps l’appel l’appel l’appel, des ronces et des primevères et ne rien faire que suivre la montée du soleil sa trajectoire, chemin à travers champs, colline et derrière la forêt et derrière la forêt, et ses arbres encore secs et l’écoulement de la rivière remous et clapotis cascade et tourbillons ressac et ne rien faire que suivre quelques phrases dans les livres dans un bain de soleil le corps la peau et les grives musiciennes, fauvettes, gobemouches et les bergeronnettes, bruants, bouvreuils, loriots, mésanges, moineaux, pouillots, roitelets, linottes, hirondelles des fenêtres, hirondelles des rivages, et les grimpereaux des bois, des jardins et des bois, rougegorges, rougequeues tourterelles et sitelles et ne rien faire que suivre la descente du soleil l’ascension du silence l’apogée de cette nuit.

.

un rayon sur la table le premier du matin la prière du café, et puis marcher vers les allées, chemins lacets sentiers les bords des routes les nationales, et longer les murets sur les bancs une halte, et Trompettes de la Mort et nos jugements derniers.

― « Comment ça se fait que vous ayez ce souvenir-là maintenant ? C’est très troublant pour moi, parce que c’est fou que vous ayez ce souvenir-là dès à présent. »
― « Il s’appelait pas Richard, c’est ça ? »
― « Si si, c’est ça, et on l’a enterré y a à peine 15 jours. »
― « Mais des piqûres d’antibiotiques mais ça n’existe plus, avant mon fils me les faisait. »
― « Moi ma belle-sœur elle vient tout juste de divorcer mais on s’en fout de ça. »
― « Et l’infirmière mais vous savez qu’elle a été accidentée ? »
― « Oui oui, oh oui, et elle a eu cet accident mon dieu, mais comme c’est drôle que vous pensiez à ça maintenant, que vous me parliez de ça dès à présent, que vous ayez précisément ce souvenir-là, mon fils aussi est infirmier, il intervient à domicile grand dieu, j’ai dû transmettre le Virus, j’rigole, c’est du virus de la médecine que je vous parle. »

.

crocus jonquilles et forsythia et myosotis, grimpantes les mousses et les lierres d’Hedera, et les lierres de Colchide, et paracétamol et grains de chlorure de magnésium et solution antiseptique ou hydroallergique.

Là-haut les monts les cols les courbes les lignes les virages tête épingle les boucles les gendarmes aux artères les contrôles aux ronds-points gyrophares du SAMU les cordons sanitaires – barrière – la roche la terre les souches buissons racines bosquets l’éclosion minérale le grès lézards chenilles bourdons.

Là-haut les cimes la permanence des ciels et nos jugements derniers.

Là-haut Là-haut Là-haut.

Et ne rien faire que fuir, la couronne boréale, les confins les confins, ne rien faire que s’enfuir, le Grand Chien, les Gémeaux ; et veiller sur Pégase, la Grande Ourse et l’Indien, les confins les confins, le Taureau et la Vierge, à l’orbite du Scorpion, Croix du Sud et Cancer, Hydre mâle et l’Horloge, et le Poisson Austral, les confins les confins.

.

blanc, rouge, rose, bleu, jacinthe des bois, ou jacinthe d’eau, des hampes bleu-violacé, des torsadés, des coloris pourprés, à flanc de montagne ou de plateau des fleurs de pissenlit – jeunes pousses partout bourgeons – du chemin des Iris à la rue des Terrasses, le cheminement des ronces et leur l’enracinement, perforation des murs, boursouflure des trottoirs.

― « La fin d’un monde, un monde nouveau. »
― « Un nouveau monde, tu dis. Moi j’ai du mal à mesurer. »
― « Personne ne le peut je crois. »
― « Un monde nouveau, la fin d’un monde. »
― « Un nouveau monde, tu dis. »
― « Toute la violence que cela induit. La Pauvreté. »
― « Mais pourquoi tu dis ça, tu penses ? »
― « La pauvreté. Et le Réel. Et le chaos. »

les mots font comme ils peuvent – bourgeons, et des arbres à papillons, une éclosion, la sauge, laurier le romarin, le thym, et des pêchers, des catalpas, des merisiers, des cerisiers – comme peuvent les mots le font dans cette pliure du temps, et maintenant, les couchers du soleil, et maintenant, les nuits.

et s’accrocher à l’immuable, à l’indicible, au permanent, lever des astres et leur coucher, et l’écoulement des eaux, résurgences sous les pierres, toujours, mouvement du balancier natal.

.

cette part de nous enfouie, et éternelle, et absolue la soif de vivre, et le soleil domine partout.

Et arpenter la résurgence, remonter la rivière,

Et trille quiritte gringotte, babille et zinzinule, pleupleute et flûte, et siffle ; bavarde jacasse et jase, gazouille, coucoule, croasse et graille. Carcaille, et piaule, glapit.

Perdre les jours les nuits perdre le temps d’à la recherche d’avant perdu et le temps retrouvé les cycles un silence, un calme terrifiant.

Combien d’autres avant moi ? Rien que la roche, certaine, si nous ne faisons que fuir, rien que la mousse, fourrures aux troncs des arbres centenaires, ruisseau d’une eau glacée ; combien d’autres avant moi ?, si nous ne faisons que fuir, traversaient les forêts, à plat ventre à genoux, combien d’autres avant moi dans le craquement des branches ?, nous ne ferons plus que fuir ?, rien que l’éclat des pierres, éboulements perpétuels, et passer sous les branches, et passer les frontières, à l’œil nu invisibles, dévorées de soleil, et s’en laver les mains, dans une eau millénaire.

.

et les jours ont bougé, comme le levier du monde, nous ne pouvions le tenir, nous ne le savions plus, et n’y s’y appuyer, le monde, ses lumières pures mais dures, et nos jours ont mué – on dit que les serpents deviennent aveugles avant leur dernière mue -, et la musique que fait le monde, une musique sans paroles et la fatigue des nuits d’avant la honte.

― « C’est comme tomber dans la fente du soleil, tu dis. »
― « La nuit, la quatrième, enfin la nuit. »
― « Je l’aime la nuit, tu dis, je l’ai choisie. »

.

À Bergame, Italie, un enterrement a lieu toutes les 30 minutes, l’armée a été mobilisée, réquisitionnée, pour évacuer les corps, les corps immédiatement incinérés. Je ne peux pas écrire. Honte. Honte. Honte. Honte politique, c’est tout. Ils disent que c’est l’occasion de faire le point sur sa vie, une mise à point, que toute la donne va changer, les paramètres, les paradigmes, l’Idéologie. Je ne le crois pas.

Mort après mort après mort, c’est tout.

Comme vague après vague après vague la mer avale, sans se soucier des corps, avale et déglutit, les vomit sur la plage, les corps.

Il n’y aura pas de monde nouveau. Je ne le crois pas. Si ce n’est le sien très personnel, déjà présent, à refuser le monde, sa politique. Discours après discours après discours mort après mort après mort après mort vague après vague après vague après vague la honte, honte d’être un homme, c’est tout.

Qu’un ciel, lumière entre les feuilles, entre les branches déclinaison. Soulève les pierres, les roches, les pousse vers la rivière, vers le ruisseau, un léger ruisselet d’eau. Apparition d’une biche, trotte trotte et cabriole – plus loin une puanteur cadavre d’un renard, aux abords du terrier ? Là-bas les drones, le couvre-feu, là-bas des masques, des rues vidées et des supermarchés bondés. Là-bas, – à quelle vitesse – déjà, l’élévation des monuments aux morts.

.

― « De 15 à 22h00, 2 éducateurs qui se relaient sur la journée. Des amplitudes horaires « aménagées ». 30 résidents dans des studios indépendants de 20m2. Pas de gestes barrières, beaucoup d’angoisses. Pas de masques, et plus d’hospitalisations possible, sauf des hospitalisations d’office, sans consentement, sur ordre du préfet. Je vais essayer de redescendre, de me calmer, j’ai vraiment peur. Certains vont se sauver je pense, enfin fuguer. On n’y arrivera pas. On n’y arrivera pas. Ils hurlaient dans leur chambre hier soir hurlaient d’angoisse dans les couloirs hurlaient, hurlaient, hurlaient. Et moi j’ai peur de ramener le truc à la maison, la maladie. On abandonne les fous ? C’est la priorité ? C’est ça que fait l’État ? »

― « L’horreur. C’est ça qu’a fait l’État. Abandonner les fous, les SDF les vieux, les gamins des foyers. C’est ça que fait l’État oui. Détruire. Et c’est à en pleurer. »

.

Le soir arrive et tombe, du métal, froid, et vif – tournoiement des oiseaux, buses et corbeaux, hérons –, je vous écris au bord de la rivière, en pleine forêt, au cœur, une forêt à soi, comme une chambre à soi, comme une peau, comme une respiration, et comme une âme aussi.

.

Puisque les jours disparaissent – et si les jours s’effacent – et s’effaçant, sculpteront notre temps.

David LÉON

Écrivain dramatique

.

Crédits photographiques : Éditions Espaces 34

.



Découvrez toutes nos chroniques des confins