Chronique des confins (43)

David Léon

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Fragment 1

Mais quand un monde s’écroule, qui pour pleurer ce monde dites-moi ?
La pluie fait une pénombre au jour, l’eau glisse partout.
Vous dites que vous tenez en moi, je tiens en vous aussi.
Ces jours d’avant : enfuis,
les récits de nos corps,
des larmes,
le vent,
l’éclat.
Personne ne pourra voir ce qui arrive, personne.
Est-ce que vous m’entendez, dites-moi,
« là où croit le péril, croit aussi ce qui sauve ».

Fragment 2

et la brume gonfle, s’étire, puis coule, puis s’évapore dans la vallée, après les pluies, des murs de pluie ces derniers jours, trombes d’eau, et maintenant les brumes sur la cascade, encastrées dans ces rochers si loin, cri des corbeaux, envolée des palombes, je marche dans un tableau l’arpente, la brume sur les confins pastels, les coquelicots, et ce brame des chevreuils, à la tombée de la nuit, connaissez-vous leur aboiements ? et ce silence d’après les pluies.

Fragment 3

Je suis là, assis dans ce recoin, à l’ombre du soleil, enfin revenu et qui serpente, après ces jours de pluie ces murs.
Je suis là, et j’abandonne les phrases, il n’y a plus rien, si ce n’est ce filet d’eau, ce filet de lumière, la paroi d’un rocher, si soudainement brillant.
Ce matin, à la radio, ces pleurs ces cris d’une infirmière, à l’hôpital Bichat, ou la Pitié Salpêtrière.
Il n’y a plus rien.
Un désastre politique.
L’infirmière pleure, sanglots de cris, elle dit « Tout a été détruit. Tout, absolument tout. »
― « Et c’est un crime », elle dit.
Elle dit qu’il faudrait pendre ces gens-là.
― « Les pendre. »
Rien à écrire.
Y a-t-il un mot pour dire cet au-delà de la honte ?
Il n’y en a pas. Tout a été détruit.
L’infirmière pleure, sanglots des cris, elle parle d’euthanasie. D’euthanasie oui, généralisée.
― « Il y a eu du tri », elle dit. « On a laissé les gens mourir. »
― « Des prescriptions de RIVOTRIL, des injections. » Elle parle, elle crie. J’écoute je pleure je ne peux pas écrire.
― « On ne peut pas parler », elle dit.
― « On nous l’a ordonné » elle dit, « ne pas parler se taire. »
« Nous serions tous devenus complices ? » Elle dit. Elle crie.
Je ne sais plus à quoi ça sert, à quoi servent les phrases.
À QUOI PARLER NOUS SERT ?
Désastre.
Les mots nous sont si faibles, si faibles. Si pauvres.
J’écrivais sur un filet d’eau, un filet de lumière, ça ne sert plus à rien.

Fragment 4

Vous me disiez « Les mots ne servent plus. »
Vous écriviez chaque jour, vous ne pouviez faire que cela, sur le chemin le plus étroit, le plus caché et retiré, le plus serré et replié, dans ces bosquets, entre ces arbres, à même les heures à nue, à même les jours et les semaines, à même la vie,
un peau à peau vous me disiez.
Vous me disiez qu’il n’y avait plus rien,
― « Rien. »
Que nous avions laissé la mort nous envahir, et le désastre nous recouvrir.
Vous me disiez l’insupportable, et que tout,
― « Tout avait été détruit.
Nous l’avons laissé faire, laisser la honte, ramper, les pleurs tomber, les larmes les cris
. »
Vous me disiez que nous ne pouvions plus trouver les mots, qu’ils vous abandonnaient, comme vous, vous les abandonniez.
Je vous disais « C’est là aussi le crime, celui de ne plus écrire, de ne plus danser, de ne plus s’adresser. »
Je dis que c’est parce que vous écrivez, un filet de lumière, au fil de l’eau des jours, dans le poème, que quelque chose d’un Autre tient.
Je dis que nous tenons, et que je tiens sur vous,
penché,
recroquevillé,
parce qu’il n’y a qu’une seule phrase, filet d’eau de lumière, et que vous l’écrivez.

Oui, je dis « Chaque jour depuis des mois je tiens, avec vos mots. »

Et je vous dis ce soir que pour la première fois, je vous prends dans mes bras.

Fragment 5

Nos chemins d’aire, nos labyrinthes, rhizomes.
Et inventer nos lignes de fuite.
Ce soir soleil, oui dans l’orage soleil.
Et la beauté de cette lumière l’ampleur des arbres la majesté.
Et je me suis étendu là sur ce chemin au bord du pré terre sèche et âpre tout juste labourée ; et face à la montagne je me suis demandé : « Mais comment donc pourrait-on donc nous interdire l’Immensité ? »

FRONTIÈRES FRONTIÈRES FRONTIÈRES CONFINS CONFINS CONFINS

Et le bruissement des feuilles, le bercement du vent, soudain tel l’écoulement de la rivière, ces eaux si bleues, si bleues ce filet de lumière ce fil de l’eau.

Fragment 6

Derniers chants des oiseaux les roucoulades les battements d’ailes – volée – les derniers pépiements, je vous écris une dernière fois d’ici, face au soleil au bord de se coucher s’éteindre, assis sur un rocher d’une blancheur calcaire. Qu’aurais-je appris de vous ? Dans l’échange de ces phrases, au jour le jour ces mots.
Combien de jours, je ne le sais plus dites-moi ?
Le désir et le manque, l’espace.
Et ce besoin d’immensité, de vous à moi, pour parler entre nous.
Le manque oui, aura créé le désir.
Nous ne nous sommes jamais vus.
Un soir, vous dites, dans le hall d’un théâtre, vous m’aviez aperçu, mes phrases, mes mots, entendus lire par d’autres.
J’espère maintenant vous rencontrer vous voir, poser ma main sur votre épaule, je ne sais pourquoi mais je vous imagine de dos, poser ma main sur votre épaule donc, et vous vous retournez, et je vous vois sourire, d’évidence un sourire, et puis des larmes aux yeux sans doute,
des larmes de joie.

Fragment 7

― « des larmes de joie l’immensité je vous prends dans mes bras ALLONS !
liqueur de chair précieuse la pluie le soir le bleu et l’or l’abandon des murmures dans cet élan ALLONS !
et je prends votre main posée sur mon épaule liqueur de chair précieuse le bleu et l’or à fleur de peau et l’eau des ciels l’orage la pluie le soir ALLONS !
notre rencontre inouïe
rare et précieuse inouïe
inouïe et inédite inouïe venez venez, allons ensemble ALLONS !
 »

Fragment 8

Je suis parti.

― « Mais vous avez encore en vous le ciel, l’orage, le vent, le crépuscule qui vient.
Je vous regarde.
Et maintenant je vous connais.
Et vous avez encore en vous les champs de blé, la roche, le bleu et l’or
. »

Je suis parti, je n’ai jamais aimé partir.
Les quais de gare, les halls, et les murs de la ville, ces mots NOTRE SILENCE NOTRE COLÈRE, d’une peinture
écaillée
en lambeaux tombent
MURS DE LA VILLE.

Je suis parti, quitté les champs de blé, la roche, le bleu et l’or,
comme d’un soleil à l’autre.

DES MASQUES PARTOUT DES MASQUES PARTOUT DES MASQUES.

Et puis revoir ces tentes, derrières la gare, – comme oubliées – agglutinées, tentes de fortune, ‘les réfugiés’.
Penser ces mots : la casse sociale.
NOTRE SILENCE.
NOTRE COLÈRE.
TAGUÉE.

― « Des hommes masqués

et muets.

Oui je les vois.

Je vous avais dit ce qui tremble, et tout ce qui nous arrive aussi, de par le ciel, l’orage, le vent, le crépuscule qui vient.

C’est là ce soir, ici et maintenant c’est là.

Aux confins de nos rues.

Aux confins de nos gares, de nos aéroports les tentes, les couvertures et les cartons, ces abris de fortune.

Tout est cassé oui, depuis longtemps brisé.

Et aux confins les égarés toujours les affamés les émigrés toujours.

Aux confins sans musique.

Aux confins sans lumière.

Aux confins sans récit.

Ces jours d’après.

Mais le monde va,

il va !

Allons !

il y a toujours ce bleu cet or,

ce bleu profond aux confins de vos yeux

moi je le vois. »

David LÉON

Écrivain dramatique

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Crédits photographiques : David Léon

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