Chronique des confins (25)

Sonia Pavlik

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Puisque nous voilà confinés, j’enfonce une porte ouverte : la réalité dépasse souvent la fiction. Nous en avons là une preuve supplémentaire.

Un minuscule virus qui oblige une mégalopole entière à rester chez elle ? Des hôpitaux débordés ? Allons, faut pas pousser quand même… On n’est plus au Moyen-Âge… Ce qui se passe à Wuhan restera à Wuhan… Ce scénario qu’on aurait rattaché au genre de l’anticipation ou de la « dystopie collapsologique » – n’ayons pas peur des grands mots, et qu’on pouvait trouver il y a encore quelques semaines invraisemblable, est en train de nous arriver.

Non, ce n’est pas un mauvais rêve.

Enfermée dans mon studio parisien, j’ai bien du mal à m’échapper du réel et encore plus à le transcender.

Triste réalité qui me rattrape quand je sors faire mes courses, quand j’allume la radio, quand je découvre chaque jour le nombre de morts et de cas en réanimation, quand j’entends l’ampleur des dysfonctionnements que la crise sanitaire révèle, quand j’apprends que les violences conjugales décollent, et à ma petite échelle, quand je sens les effets physiques du confinement sur mon corps, empêché de parcourir les kilomètres journaliers dont il a l’habitude, quand je regarde par la fenêtre ma rue sans arbre…

Je donnerai tant pour une promenade dans un parc.

Il y a deux jours, partie en mission pour me ravitailler, je suis passée devant un fleuriste… Dans sa boutique fermée, les plantes grasses s’épanouissaient en une jungle voluptueuse. Quelle tentation ! Je n’ai jamais contemplé une vitrine avec une si grande avidité, pas même celle de l’excellent pâtissier sur le trottoir d’en face.

Depuis bientôt un mois, je prends sur moi, fais des efforts pour garder le moral, pour conserver ma bonne humeur et mon humour, mais confrontée à cette expérience, sans me sentir démunie, je l’avoue : mon imagination s’est mise en pause. Les personnages se sont fait la malle, la petite machine intérieure qui s’amuse à transformer le réel pour recréer un monde rien qu’à moi sur une page Word s’est enrayée.

Même si j’essaie, rien ne me permet vraiment de m’évader.

Alors j’observe, j’écoute, je m’informe.

J’apprends de nouveaux mots dont la plupart sont des termes médicaux : prophylactique, comorbidité, innocuité, chloroquine, dysgueusie, anosmie… Moi qui n’ai jamais ouvert le Vidal, je parcours des kilomètres d’articles sur les différents traitements possibles. Les débats autour du professeur Raoult ? Quand ont-il commencé ? Ça paraît déjà loin.

Sans imagination, plus de médiation, ni de filtre. Les émotions viennent me visiter sans prendre trop de gants.

Assez vite après Sidération, Colère est apparue… Et elle en a du grain à moudre !
Colère face au manque de matériel et de masques, face à la suppression des lits, face aux inégalités en France comme ailleurs, face aux mensonges, face à l’irrespect, face aux choix insupportables, face au sort des malades les plus graves et des personnes les plus fragiles.

Je regarde une photo de mon père. Je n’aurais pas supporté qu’il soit sacrifié. Il s’est éteint en douceur, fin février, à 82 ans. L’accompagner dans ses derniers moments, lui dire au revoir, c’était lui témoigner mon amour filial. Organiser sa cérémonie, c’était calmer ma peine. Veiller sa dépouille, c’était démarrer le long chemin de l’acceptation. Tout cela s’est joué à quinze jours près. Colère, toujours elle, mêlée d’une profonde compassion, en pensant à tous ceux qui ne pourront pas mener ce douloureux travail de deuil dans des conditions décentes.

Et puis, il y a Agacement, un brin trivial, qui exaspère autant qu’il déclenche un rire envieux et moqueur. Comment supporter cette story sur Instagram où des jeunes femmes en vogue vantent les mérites d’un rouge à lèvres depuis leur immense maison de campagne ? Comment rester indifférent aux propos de célébrités qui romantisent un confinement qu’elles qualifient de merveilleux ? Au moins, là, il y a une solution. Sortir du commentaire. Passer sa route. S’intéresser à autre chose. Et avec un peu de distance, reconnaissons que, même si elles énervent, ces envolées égocentrées expriment à leur manière notre besoin de rêver, de rentrer en nous, d’imaginer d’autres possibles et de voir la beauté du monde là où elle persiste malgré tout.
Encore faut-il bien sûr avoir la chance de pouvoir le faire.

La nuit, le sommeil me soulage jusqu’à ce qu’Anxiété me réveille.
Avec Hypocondrie, elles jouent à me faire ressentir à peu près tous les symptômes associés au Coronavirus. « J’ai chaud, me dis-je. Mais c’est curieux, je ne tousse pas. Où est le thermomètre ? Ah, 37°. Pas de fièvre donc. » Je renifle un sachet de tisane. Ouf, je sens bien l’odeur de verveine. Ça va déjà mieux.

Certains jours, au moment des courses, toujours elles, Anxiété a une nouvelle amie : Paranoïa. C’est toujours la même boucle qui les accompagne. À quelques variations près, je cite : « Cheveux attachés, masque sur le nez et sur la bouche. Surtout ne pas mettre les mains au visage. Où est mon portable ? Ah oui, à la maison ! Malin. Un mètre de distance, c’est peu, non ? Bon allez, j’appuie sur le bouton de l’ascenseur avec le coude. C’est ridicule, tant pis. Est-ce je laisse mes chaussures dehors ? Les mains, je les lave avant de rentrer les courses ou après ? Ou les deux ? Le savon, ça suffit ? Et si je mettais de l’antiseptique ? Allez, je les relave ! Les légumes, je les nettoie à la Javel ? Je le sens pas trop… Et mes clémentines une fois épluchées, je les repasse sous l’eau ? »
On n’est jamais trop prudent.

Heureusement, Apaisement finit par se montrer. Et même Optimisme ! Enfin, je me remets au sport ! Et puis, si je suis seule, je ne reste pas isolée. Il y a les coups de fil, les réseaux sociaux, les podcasts, les livres, la voix des passants, le chant des oiseaux. Et toutes ces personnes qui parlent de prise de conscience, de changement, de mutation des valeurs, de respect de l’humain et de la nature… J’ai envie de les croire.
L’horizon borné redessine des perspectives.

J’ai peu de mètres carrés mais une grande fenêtre qui laisse entrer la lumière et un petit balcon qui me permet de mettre le nez dehors. L’air est meilleur. Quand le soleil se couche, le ciel dévoile des nuances de mauve inédites. Je vois mieux les étoiles.
Je me sens bien.

En sera-t-il de même dans quelques heures ? Je ne sais pas.
Jusqu’ici, je n’ai pas eu peur pour mes proches. Et demain ? Je ne sais pas.

Remise en question arrive.

Le confinement était-il la seule solution ? Je ne sais pas mais je reste à la maison.

Ai-je eu raison d’aller voter ? Je ne sais pas.
Suis-je une porteuse saine ? Est-ce que j’ai contaminé quelqu’un sans le savoir ? Quand est-ce que ça va finir ? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas.
Quand est-ce que je pourrais retourner au cinéma ? Au théâtre ? Alors là… Aucune idée.

Me voilà aux prises avec Impuissance et Ignorance. Toute petite devant Incertitude. Obligée de me confronter à l’épaisse complexité d’un présent qui me dépasse.

Vivre là, maintenant, contrainte d’apprivoiser mon mental.

Je ne sais rien. Rien de rien.

Je n’établis aucune prédiction. Je ne fais aucun pari.

Dans un sens comme dans un autre. Pas de scénario catastrophe, ni de happy end ou de feel good movie. Dans l’urgence, il y a l’intuition et l’instinct certes, mais aussi, et surtout, des opinions, des avis, des croyances, des impressions…

Soudain, je me revois toute jeune, en cours de théâtre. Un souvenir que je saisis au vol… Cet heureux vertige de découvrir le caractère sacré de la scène, d’apprendre que chaque geste compte, que tout a un sens.

Quel tour de passe-passe.

Rapportée à la situation présente, une drôle d’analogie surgit…

À travers la méticulosité forcée des « gestes barrière », la vie veut-elle nous rappeler qu’elle aussi est sacrée ?

Sans doute en nous imaginant plus forts qu’elle, l’avions-nous oublié.

Sonia PAVLIK

Crédits photographiques : Pooya Abbasian

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