La mise en scène du Petit-Maître corrigé de Marivaux par Clément Hervieu-Léger, texte admirable mais censuré aussitôt qu’il entra au répertoire de la Comédie-Française en 1734, a donné l’opportunité à Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste de la Comédie-Française, d’écrire une petite étude sur la réception des pièces du dramaturge français au XVIIIe siècle. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de son auteur.

Marivaux est aujourd’hui l’auteur de son siècle le plus fréquemment joué. De son vivant pourtant, sa fortune littéraire a subi de nombreux revers, tant à la Comédie-Française qu’à la Comédie-Italienne. La « métaphysique du coeur », identifiée par la critique, est jugée difficile dès son époque ; et beaucoup lui reprochent de choisir des sujets répétitifs et sans enjeux historiques. Sur le plan littéraire, son originalité évidente fait qu’il est incompris du public de son temps. L’étude des créations de ses pièces donne un bon aperçu de sa carrière singulière et chaotique.

Un parcours d’auteur atypique

Marivaux suit d’abord les pas de ses prédécesseurs en s’essayant sur le théâtre de société avant de proposer une tragédie à la Comédie-Française, Annibal (1720), jugée trop classique. Abandonnant aussitôt le genre tragique, il se tourne vers les Italiens qui viennent d’être rappelés par le Régent en 1716, ce qui met fin à leur disgrâce ordonnée par Louis XIV. Il joue alors un rôle important dans la reconnaissance de cette nouvelle troupe qui gagne avec lui un répertoire français de qualité dans les années 1720.

Apparaissant alors comme l’auteur des Italiens, on peut s’interroger sur son choix de présenter à nouveau une pièce aux Français, cette fois-ci dans le genre mineur des comédies en un acte, Le Dénouement imprévu (1724), aussitôt considéré comme une « folie » écrite à la hâte. Marivaux a-t-il été sollicité par les Comédiens-Français jaloux des succès de la troupe rivale ? Sa rentrée au Français est en tous cas manquée et préfigure une série d’échecs.

Il propose alors alternativement des pièces à chacune des deux troupes sans paraître appartenir à aucune, stratégie hasardeuse et qui se retourne parfois contre lui : la parodie italienne de L’Île de la raison, pièce créée au Théâtre-Français en 1727, orchestre la chute de l’originale. Alors brouillé avec les Italiens, il est pourtant considéré par les Français comme un auteur de second ordre et voit la création de La Seconde Surprise de l’amour (1727) retardée par l’énorme succès du Philosophe marié de Destouches, auteur concurrent. Autre hasard malheureux du calendrier, il présente à la Comédie-Française La Réunion des deux amours en 1731, un soir de première à la Comédie-Italienne. Il n’est pas le seul auteur de son époque à naviguer d’une troupe à l’autre – Dufresny, Regnard, Legrand ont appliqué semblables stratégies – mais parmi eux, il est le seul à avoir brigué l’entrée à l’Académie. Or, la Comédie-Française est à l’époque l’unique théâtre offrant une reconnaissance publique aux auteurs, ce que Marivaux n’ignore pas. Alors que son goût personnel le porte à écrire des pièces moins segmentées et plus courtes, il se plie à écrire pour les Français une comédie en cinq actes, genre en faveur, Les Serments indiscrets (1732), dont la première sera pourtant un échec cuisant.

Préférence de Marivaux pour le jeu des Italiens

Sans qu’il ne se soit jamais exprimé directement sur le sujet, de nombreux témoignages laissent penser qu’il goûte peu le jeu des Comédiens-Français et leur préfère de loin celui des Comédiens-Italiens. C’est encore à l’occasion des premières que l’on peut rassembler ces considérations. D’Alembert, dans son Éloge de Marivaux, oppose la célèbre Adrienne Lecouvreur à l’Italienne Silvia à propos de la création de La Seconde Surprise de l’amour au Français (1727) : Silvia était devenue « Marivaux lui-même », mais « il n’en était pas ainsi de la célèbre Lecouvreur, qui jouait dans [ses] pièces, au Théâtre-Français, des rôles du même genre […]. On a plusieurs foi ouï-dire à l’auteur que, dans les premières représentations, elle prenait assez bien l’esprit de ces rôles déliés et métaphysiques ; que les applaudissements l’encourageaient à faire encore mieux s’il était possible ; et qu’à force de mieux faire elle devenait précieuse et maniérée ». Plus loin, d’Alembert renchérit : « Il trouva [à la Comédie-Italienne] des acteurs plus propres à le seconder que les Comédiens-Français, soit que le génie souple et délié de la nation italienne la rendît plus capable de se prêter aux formes délicates que la représentation de ses pièces paraissait exiger, soit que des acteurs étrangers, moins faits à notre goût et à notre langue, et par là moins confiants dans leurs talents et leurs lumières, se montrassent plus dociles aux leçons de l’auteur, et plus disposés à saisir dans leur jeu le caractère qu’il avait voulu donner à leur rôle. […] Il faut donc, comme le disait très bien Marivaux lui-même, que les acteurs ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu’ils disent, et qu’en même temps les spectateurs la sentent et la démêlent […]. Mais, disait-il, j’ai beau le répéter aux comédiens, la fureur de montrer de l’esprit a été plus forte que mes très-humbles remontrances ; et ils ont mieux aimé commettre dans leur jeu un contre-sens perpétuel, qui flattait leur amour-propre, que de ne pas paraître entendre finesse à leur rôle ». Le Président de Brosses (Lettres historiques et critiques sur l’Italie) dit les choses plus clairement encore : « Les acteurs [italiens] vont et viennent, dialoguent et agissent comme chez eux […]. Cette action est tout autrement naturelle, a un tout autre air de vérité que de voir, comme au Français, quatre ou cinq acteurs rangés en file sur une ligne comme un bas-relief au-devant du théâtre, débitant leur dialogue, chacun à son tour ».

Les distributions de la Comédie-Française lors des créations de Marivaux sont pourtant composées en général de bons éléments de la Troupe – à l’exception de celle du Petit-maître corrigé plutôt décevante. Si les propos attribués à Marivaux sont fidèles, on ne peut douter de la difficulté de ses relations avec les Comédiens-Français, trop imbus de leur talent. Cette indépendance d’esprit lui a certainement été préjudiciable.

Marivaux, victime des cabales

Marivaux n’est certes pas le seul auteur à subir les cabales, mais elles sont particulièrement fréquentes à son encontre, tant chez les Français que chez les Italiens. Il fait d’ailleurs souvent donner ses pièces sans nom d’auteur pour tenter de les éviter, et pour Le Prince travesti en 1724, invente une nouvelle manière de « frauder les droits de la critique » (Mercure de France), en n’annonçant pas publiquement le jour de la création.

Les plus célèbres cabales ont lieu au Théâtre-Français. Celle des Serments indiscrets est probablement menée par Voltaire, préparant lui-même la création de Zaïre, quelques semaines plus tard. Mlle de Bar écrivant à Piron parle d’une chute « ignominieuse », décrit le public faisant « détaler les acteurs à force de crier :  » Annoncez !  » », cette exclamation les enjoignant d’achever la représentation en annonçant le spectacle du lendemain. Mlle de Bar décrit pareillement la chute du Petit-Maître corrigé (1734) et la cabale probablement menée par Claude Crébillon qui venait de faire paraître une parodie féroce de La Vie de Marianne : « Le Petit-maître, dont vous me demandez des nouvelles, a été traité et reçu comme un chien dans un jeu de quilles. […] Aussi le parterre s’en est-il expliqué en termes très clairs et très bruyants ; et même ceux que la nature n’a pas favorisés du don de pouvoir s’exprimer par ces sons argentins qu’en bon français on nomme sifflets, ceux-là, dis-je, enfilèrent plusieurs clés ensemble dans le cordon de leur canne, puis, les élevant au-dessus de leurs têtes, ils firent un fracas tel qu’on n’aurait pas entendu Dieu tonner : ce qui obligea le sieur Montmeny de s’avancer sur le bord du théâtre, à la fin du second acte, pour faire des propositions d’accommodement, qui furent de planter tout là et de jouer la petite pièce. » Les fomenteurs de ces cabales, auteurs concurrents, ne supportent pas que Marivaux, qui se moque délibérément des conventions théâtrales en vigueur, puisse avoir d’autres prétentions que celles d’un auteur de second ordre. C’est pourtant Marivaux qui est élu à l’Académie contre Voltaire en 1742.

Le théâtre du XVIIIe siècle est coutumier des cabales et des chutes retentissantes. La chute d’une pièce à sa création détermine-t-elle sa carrière future ? On peut effectivement le croire pour un certain nombre de pièces de Marivaux : Le Petit-Maître corrigé, mais aussi L’Ile de la raison, La Seconde surprise de l’amour, Les Serments indiscrets ont été très peu joués après leur échec au Français. Parmi les pièces frondées au départ, seules Les Fausses confidences ont été fréquemment reprises par la suite – il est vrai qu’un commentaire de l’époque signale que la pièce avait été très mal jouée par les Italiens en 1737. La redécouverte aujourd’hui du Petit-Maître corrigé montre bien que les préjugés de départ peuvent être tenaces, même pour un auteur aussi connu que Marivaux.

Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste
de la Comédie-Française, octobre 2016

Ce texte a été initialement publié dans le dossier de presse de la pièce Le Petit-Maître corrigé, mis en scène par Clément Lervieu-Méger à la Comédie-Française.



Photo de Une : Le Petit-Maître corrigé (© Vincent Pontet, coll. Comédie-Française)